Les Chats perdus, chapitre 16

 

Résumé des chapitres précédents

Dans le quartier des Pas perdus (qu’on appelle familièrement « quartier des Chats perdus »), depuis le 14 février de cette année, des fleurs sont déposées mystérieusement chez les uns ou chez les autres. Le premier, Furio Rosso, vieil italien retraité qui habite au dernier étage du 11, rue des Clartés, a découvert des lupins sur sa terrasse de style bouddhiste. Il va porter plainte, et c’est l’inspecteur Malik Fall, mis sur la touche par son supérieur hiérarchique en raison de sa lenteur et de sa rigueur obsessionnelles à mener les affaires, qui se lance dans l’enquête.

Tout l’immeuble est en effervescence. La rumeur circule d’autant plus vite que de nouveaux locataires, Éric Dupont et Ophélie Mesrine, tous deux brocanteurs, ont pendu leur crémaillère en invitant les habitants à la fête. Éric Dupont a aussi convié son ami d’enfance Anselme Frey, vulcanologue et volcanologue qui va bientôt partir en Indonésie - et les chapitres suivants nous feront le suivre là-bas. Kleptomane, il subtilise chez les Dupont-Mesrine un poignard ancien (nous le savons par les mails qu’il envoie et par le « Journal de ses résolutions »). Il est venu à la fête avec sa fille Aglaé, qui fait ainsi connaissance de Lydia Brancart, la fille de la concierge, et de son amie Rosalie. Ces deux dernières habitent l’immeuble et décident d’enquêter sur le mystère.

Le premier lieu où chacun cherche des informations est le magasin de Sarah Madamet, l’ancienne éditrice récemment reconvertie dans les fleurs, fleurs rêvées et fleurs vendues qui lui font souvent vivre une sorte de cauchemar éveillé (chap. 7).

Le chapitre 8 révèle au lecteur qu’en fait, c’est un groupe un peu gauchiste, un peu anar sur les bords, qui agit. Plusieurs de ses membres gèrent la crèche du quartier, fondée par Sacha Prizzi, la narratrice de leur épopée. La petite bande a décidé de remercier de la sorte des personnes choisies pour la manière qu’ils ont eue de « prendre parti » dans leur vie. En « fleurissant leur vie », le groupe veut empêcher que leurs actions ne sombrent dans l’oubli le plus total. Furio Rosso a donc reçu un lupin « pour avoir participé au collectif Arseno Lupino qui avait notamment écrit un livre sur l’éducation des plus jeunes », livre qui a inspiré le projet de crèche à Sacha et ses copines. Et Adélie Brancart, la concierge, va recevoir une gueule de loup pour rendre hommage au premier squat qu’elle a créé avant de devenir concierge, et qui portait ce nom-là.

Le chapitre 9, qui se déroule du côté de Sarah Madamet, quelque part entre sa boutique et ses hantises, a laissé le lecteur sur un mystère daté du 11 mai : « Le petit cattleya landate qu’on a livré ce matin. Je suis certaine qu’il lui manque une fleur. »

Nous allons retrouver cette fleur (ou une autre ?), de la famille des orchidées, au chapitre 10. Le groupe de Sacha profite de l'absence des Dupont-Mesrine pour une action florale dans leur appartement. La cible qu’ils veulent remercier est bien un Eric Dupont - un homme de théâtre important dans la vie des parents de Sacha -, mais celui que le lecteur connaît est son fils. L’erreur découverte in extremis les oblige à annuler l'opération de façon rocambolesque. Pendant l’opération, l’un des membres, Charly, vole lui aussi un poignard chez les Dupont-Mesrine… Par ailleurs, le lendemain, en arrivant à la crèche, une orchidée et un mot les attendent... Est-ce la même ? Qui l’a déposée ? L’énigme est entière, et les hypothèses de Lydia et Rosalie, mais aussi d’Adélie ou de Furio devenus amis, se succèdent : le chapitre 16 met fin à ce suspense.

Mais il en est un autre : l’inspecteur Malik Fall, très déprimé et ratiocinant, a raconté à son assistant, Kevin Junior comment il mène son enquête, ce qu’il a compris et les hypothèses qu’il fait de son côté. Kevin Junior les raconte au commissaire, qui ne retient que l’hypothèse terroriste et décide de mettre deux ou trois autres policiers sur l’enquête (chap. 12). Nous allons le retrouver dans le chapitre 16…

 

 



Une Orchidée peut en cacher une autre

 

Barbara Kadabra

18/11/2017

 

— Alors, ça te dit des spaghetti vite fait ? Après je dois aller chercher Estelle à l'école. 


— Ah non, non, merci, je dois aller. 


— Allez, tu ne me laisses pas manger seul ! Reste assis. 


— Ça va, ça me fait plaisir.


J’entrouvre la fenêtre. Il fait chaud désormais, la nuit et le matin ont été mangés par le soleil qui pourtant se cache, et Hassan aujourd’hui ne sent pas trop bon. Sa compagnie me fait sentir avec plus de force le désir de ne pas rester seul avec ces questions sur les fleurs qu'il a agrandies, avec cette énigme à propos des fleuristes abusifs. Abusifs, traîtres, casse-couilles et sans respect : parfois je vois rouge. Ils doivent être gentils, quand même, s'ils se maquillent en Christiane Taubira et en soubrette. Par contre, personne ne connaît mes sentiments ridicules pour elle, cela ne vient pas du passé dont les fleurs, selon Adélie, me parleraient, donc j'espère bien qu'ils ne sont pas non plus des sorciers ! 


Tu vois, je coupe les tomates et ça je l'ai fait un nombre incalculable de fois dans ma vie, je mets de l'huile dans la poêle, j'enlève de l'ail l'âme qui pue et je le mets dans l'huile qui chauffe, ça je le fais les yeux fermés, c'est une vie que je le fais et que je l'ai vu faire par des mains plus adroites. Mais ce chapitre nouveau de mon existence, cette interruption pas méchante, ça c'est du nouveau et me donne à réfléchir: inutile de récapituler toutes les étapes de ma vie, j'ai appris que les chapitres nouveaux, normalement, sont ouverts par des problèmes qui, comme des troncs d'arbres pourris ou abattus par la foudre, comme des bêtes faméliques, interrompent ton chemin. 


— Ce que tu croyais ton chemin ! 


— Pardon ? 


— Ce que tu croyais que c'était ton chemin...

J'ai pensé tout le long à voix haute...oh putain !

— Je parlais là ? Je veux dire : tu m'as entendu parler ? 


— Oui. 


— Ah. 


— C'est qui cette Christiane ? - un peu de malice dans sa voix. 


— Personne, personne... 


— Mmmm...Tu fais quoi ? Des pâtes aux fruits de mer ? 


— Oh j'aimerais moi aussi, mais les fruits de mer se sont enfuis, tu vois, ils se sont évadés du 
frigo et on doit faire sans, désolé. 


— Perfetto, perfetto 


Et nous ne pouvions que sourire, tous les deux. 


— Tu fais comment ? 


— Quoi? 


— Les pâtes. 


— On les appelle vraiment comme ça, pâtes aux fruits de mer échappés, quand on fait comme si on en avait sans avoir l'argent pour acheter des fruits de mer. En tout cas, c'est facile : je mets tout de suite l'eau à bouillir, pendant que dans la petite poêle, comme l'ail a doré – tu sens, tu sens cette odeur ?, magnifique - , on va ajouter les tomates et le sel. 


— Il faut combien de temps ? 


— Pourquoi ? Tu vas où ? 


— Non, comme ça. J'ai des choses à finir et puis je vois Cornelius... 


— Qui ? 


— C'est un vieux renoi, peut-être tu l'as croisé. Parfois on s'assoit sur le même banc. 


— Je connais pas. 


— Ça fait quelques mois qu'il est dans le quartier, il me dit souvent, après le bonjour ça va, que 
les présupposés sont affligeants... 


— Ah... 


— Ouais, c'est bizarre. Je lui dis : d'accord, mec, et il soupire, et désormais je soupire moi aussi à cause de ces présupposés affligés. Bon, vers 16 heures, quoi, mais, bon, quoi, nous nous croisons tout le temps, quand on veut, c'est facile. 


— Bah à 16 heures je vais récupérer Jonas à la crèche et Estelle à l'école. On va sortir ensemble. 


— Jonas, c'est pas un enfant à toi. 


— Non, non, c'est le petit de la concierge, d'Adélie. Elle ne peut pas aujourd'hui et m'a 
demandé d'aller le chercher. L'école d'Estelle est juste à côté. Les gens qui gèrent la crèche, 
tu les connais ? 
– Hmm – ouvre les doigts de sa main et la fait tourner. Un peu. 


— Mh. Ils sont sympathiques, au moins ils me saluent pleins de sourires, papotent volontiers, 
m'expliquent ce qu'ils font, comment ils conçoivent leur crèche, le bonheur des enfants, leur calme qui doit s'épanouir en rythmes internes, inconscients et après conscients. L'autre jour m'ont même invité à entrer. Ils me parlent comme s'ils s'attendaient quelque chose de moi, j'écoute, je fais semblant de rien, mais parfois je sursaute, tu sais ? j'ai comme l'impression qu'ils citent quelque chose que j'ai écrit il y a vraiment longtemps. Après cette impression s'enfuit, comme les fruits de mer quoi, ah aha ha ! Ça me fait plaisir ce dévouement, vraiment je dirais qu'ils sont dévoués à ...bah, dévoués quoi, t'as compris ce que je veux dire...Pardon ? 


— L'eau bout. 


— Ah oui, aujourd'hui je suis bavard. Et j'en ai même un peu de honte. 


— Je les vois souvent, ces jeunes, Cornelius et moi nous les comptons, ça nous amuse : ils se ressemblent sans être frères et sœurs. Ils sortent, ils rentrent, tout le temps, tout le temps. 
Grand mouvement. 


— Mmmm, ils ont l'air pas cons, c'est déjà ça. 


— Cornelius, quand il voit leur camionnette, il dit toujours : grand mouvement autour de la vie. 
C'est son refrain avec le truc-là affligeant. Je ne questionne pas, il dit ses phrases, j'écoute ou lui raconte des histoires. Il me regarde bizarrement quand je lui raconte un match où j'ai été glorieux.

— Eh, pas tout le monde ne donne de l'importance au passé des gens. C'est de la fumée, le passé, du brouillard, n'est-ce pas ? 


— Furio, moi j'adore le soir, sous les fesses de Madame, revoir mes rencontres. 


— Madame qui ??? 


— Madame, la statue au milieu de République. Je m'allonge, je range mes affaires dès que la 
lumière me dit « bientôt je vais partir », tu sais j'y vois pas trop bien de cet œil là, un peu de brouillard comme tu dis, je range tout, je me couche, je mange ou je mange pas, je me raconte mes rencontres glorieuses. 


— Comme celui contre Vispo Ortega ? 


— Ouais ! j’aime bien ça. 


— Mais j'aurais voulu y être ! En tout cas, toi tu vas aimer ça... 


— C'est prêt ? 


— Presque : je finis de cuire les pâtes dans la sauce, j'y ajoute un peu d'eau de cuisson, ça va 
donner de la densité... 


— Je t'avais jamais vu cuisiner. 


— D'habitude c'est Rosa qui m'apporte des trucs, elle sait que je ne cuisine pas pour moi tout 
seul : c'est chiant ! Là, deux feuilles de basilic. Tiens, bon appétit. 


— Buon appetito !


Je souris toujours quand l'italien sort gentiment massacré d'une bouche inattendue.
C'est quoi ça ? Je suis essoufflé : la journée est lourde, il fait chaud, je transpire, cette lumière qui passe par les rideaux et la porte-fenêtre est presque polluée. Tamisée. Toutefois, dans son cœur, il y a des éclats aveuglants, puissants. Alors je demande : - Tu vas peindre après ? Avec cette lumière, je dis.
Hassan incline la tête, réfléchit, puis : - Oui, oui, je pense. 


— Et la fleur que t’étais en train de faire tout à l'heure ? 


— Quoi? 


— Cette fleur est d'un autre genre, différent de celle, plus classique, que t'as fait pour Adélie.

C'est la même que j'ai retrouvée sur ma terrasse, celle que ...Chris... celle que les brigands 
m'ont laissée dans le sable. 


— Ah oui ? 


— Eh, oui ! 


— J'aime bien, ça change. 


— Ça s'appelle Lupin. 


— Ah, un lupin. Bien. 


— Comme le voleur, quoi, Arsène Lupin. 


— Ou comme les lupins qu'on mange, Furio. 


C'est ça, je voudrais lui, dire c'est ce jeu de mot qu'il y avait derrière Arsenio Lupino : oui, il y avait l'attention à la culture, populaire et non, il y avait l'intention de l'apporter à tout le monde, à tous les enfants qui traînaient dans les rues de Naples et du Sud en général et du Nord, mais il y avait, donc, 
l'attention aux conditions matérielles de l'existence. Le monde est classiste aussi en classe.
Hassan, juste en face, mange lentement, en savourant. J'ai presque fini, il vaut mieux que je ne gobe pas la dernière bouchée, sinon il va rester seul et je vais confirmer que je suis un loup garou. Je fais en sorte que nos assiettes se vident en même temps et qu'en même temps on essuie la sauce qui reste avec des bouts de pain frais. Il n'y a rien d'autre, je me lève un peu gêné et prépare un café. On sort à fumer une cigarette sur la terrasse, Hassan regarde les toits s'élançant les uns les épaules des autres et à un moment se baisse et fait glisser du sable entre ses doigts. Il murmure quelque chose, je n'entends pas, je ne demande rien. On continue à fumer en regardant le ciel bas et la lumière emprisonnée. Plus besoin de parler, sur cette terrasse chaude nous respirons le calme et l'éloignement.
Quand en bas nous nous quittons il me serre entre ses bras que l'art des tableaux n'a pas diminués. Il le fait respectueusement, délicatement. Je souris. C'est une bonne journée, qui va continuer avec la compagnie des petits et peut-être de Lydia, qui l'autre jour m'a demandé si elle pouvait venir voir Estelle chez moi.
Heureusement la crèche n'est pas loin, ni l'école n'est trop loin de la crèche. Ce sont des cercles à mesure de mes jambes.

 

*

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Le téléphone portable ne donna rien. Il laissa sans réponse mes emails (Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.) et mes messages sur Facebook. Il n’était pas sur Twitter (@kevlekeuf) mais je finis par l’attraper sur Whatsapp.

 

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* *

 

 

— Quand on doit faire une soirée comptabilité, le plus important, c’est de procrastiner.

J’aspirai goulument une gorgée de milkshake vanille banane. Nous avions quitté Charly et Vincent quelques minutes plus tôt et en passant devant le Thermomètre je n’avais pas pu résister à l’envie de repousser la confrontation avec les tableaux Excel.

— Tu n’aimes pas faire les comptes ? me demanda Mona.

— Franchement… non. Juliette adore ça, mais on est tombées d’accord pour se dire que c’était pas une raison pour qu’elle le fasse chaque mois, alors on fait ça à tour de rôle… Cela dit, elle nous a fait des PDF de tutoriels super-clairs, ça devrait aller vite, et puis à deux ce sera plus rigolo.

Je pris une nouvelle gorgée avant d’ajouter :

— Et ça te fera quelque chose à écrire dans ton rapport de stage, parce que si tu leur racontes seulement que tu as caché des fleurs chez des gens sans leur accord, nous on est bon pour se taper une inspection dans les vingt-quatre heures.

Mona sourit, but une gorgée de thé, puis me demanda :

— Dis… Ca fait combien de temps que tu es avec Manu ?

Je la regardai. Elle avait pris de l’assurance sur tous les plans ces derniers temps : avec les bébés de la crèche aussi bien qu’avec nous, ses « maîtresses de stage », et tout ça se ressentait dans son allure. C’était agréable de se dire qu’on offrait à une jeune fille une place où elle se sentait bien.

— Ca commence à faire quelques années… Enfin bon c’est un peu dur à dire, entre le premier baiser et les premières vacances vraiment passées « en couple », il y a déjà une année qui a coulé…

Elle hocha la tête, sembla peser le pour et le contre avant de se lancer :

— En tout cas franchement quand je vous vois, ça donne plutôt envie… Pourtant d’habitude ça me déprime les couples qui durent trop…

Je souris.

— Je veux pas faire la vieille, mais bon, au risque de passer pour une conne… Je dois te dire que c’est des trucs qui changent avec l’âge. Pas chez tout le monde, mais moi ça a fait ça. Et pourtant il n’est jamais entré en effraction sur mon lieu de travail pour me déposer une fleur…

Mona rougit légèrement.

— Je crois qu’il ne va plus jamais oser vous revoir, le pauvre… Je lui avais dit que j’aimais bien arriver en avance à la crèche, il s’était mis dans la tête que c’est moi qui découvrirait le truc, que bien sûr mon premier réflexe serait de lui écrire et que bien sûr il pourrait briller et me dire que lui aussi c’était un ouf à la Fantomas… Il pensait pas que tu ferais limite une crise d’angoisse…

— Hé, un peu de respect jeune fille, j’ai pas fait une crise d’angoisse, j’ai juste… paniqué.

On éclata de rire.

— Allez, dis-je, on s’y met ?

On se leva, je plissai les yeux en bougeant la tête de gauche à droite pour faire comprendre à Mona que non, je n’allais pas la laisser payer sa conso, puis je payai Hugo en le chambrant parce qu’il avait une oreille qui faisait le triple de l’autre (« c’est ça va manger tes couches moi je fais un métier à risque contrairement à d’autres je te jure il y a des insectes tropicaux dans la cave du Thermomètre »), puis nous traversâmes la rue pour entrer dans la crèche.

Ça faisait toujours un peu bizarre de la trouver silencieuse et vide. On monta les marches calmement, presque religieusement, puis j’ouvris la porte du bureau. Je me figeai net. Au milieu de la pièce, un sac de terreau avait été vidé. Sur cette micro-colline de terre avait été posée une plante, sorte de longue tige verte parsemée de petites fleurs blanche. En un lapse de temps ridicule – deux heures – quelqu’un s’était introduit dans la crèche pour réaliser cette petite installation. Je souris et me tournai vers Mona, dont le teint avait viré rouge écarlate. On soupçonnait toutes les deux une récidive de Bruno.

— Je…

— Bon, tu peux peut-être lui dire que s'il veut te séduire il n’est pas obligé d’entrer systématiquement en effraction dans la crèche… Il y a des trucs chouettes qui existent genre Inter Flora il est bien placé pour savoir ça ton gadjo…

Mona saisit son smartphone, moitié charmée moitié énervée, et fit quelques pas en arrière pour téléphoner tranquille. Je me penchais vers l’ordinateur pour l’allumer quand un détail arrêta mon regard. En bas du monticule avait été placée une voiture de police Playmobile, avec une figurine de flic dedans. Je fronçai les sourcils, puis me dis que sans doute c’était une private joke entre Bruno et elle. Mais elle revint une minute plus tard soucieuse et tremblante.

— Heu… Il me jure, mais genre sur la tête de notre amour, il me jure que cette fois c’est pas lui. Il arrive, il propose de voir la fleur pour l’identifier.

Charly alluma une clope, puis reprit :

— … bref j’étais mort de trouille, ma grand-mère m’a serré dans les bras toute la nuit, et le lendemain on est allé chercher une spiranthe sur le marché de Quiberon pour la mettre sur la porte. « Avec ça l’orage ne peut rien contre nous » m’a dit ma grand-mère, et le soir quand le tonnerre a éclaté à nouveau, je me suis récité cette phrase en boucle. Tout ça pour dire : cette fois, on a bien quelqu’un qui s’est introduit chez vous pour nous adresser un signe, et la bonne nouvelle c’est que c’est un signe de protection. Le problème, c’est que soit on a affaire à quelqu’un de sensé qui nous « spiranthe contre le playmobile », autrement dit qui nous protège contre la police, soit on a affaire à un tordu qui nous dit : « le playmobile vous spiranthe », autrement dit « la police vous protège ».

Nous étions assis en rond dans la cour de la crèche, Bruno, Vincent, Mona, Verlaine et moi. Les autres avaient été convoqués pour une réunion de crise et ne tarderaient pas.

Verlaine hocha la tête, puis se tourna vers Bruno :

— Tu étais rentré comment dans la crèche toi ?

— Par la petite cour de l’immeuble à côté… En montant sur le local poubelle on peut se hisser sur le mur, à condition de réussir à attraper le bras métallique qui porte la caméra braquée sur l’entrée de service du bijoutier et qui peut servir d’appui…

Je vis une lueur passer dans les yeux de Vincent, mais il n’osa rien dire. Alors, pour l’encourager, je lui dis :

— Si on te promet qu’on te fait pas refaire tout le réseau de plomberie de la crèche pour te punir, tu nous trouverais les images des quatre dernières heures ?

Un fin sourire se dessina sur ses lèvres. 

 

 

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