Les Chats perdus, chapitre 6

 



Flore et Vulcain


 

Barbara Kadabra

22/04/2017

 

 

Date : 12 mars 2017 à 17:47 :56 UTC+2

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À : utlpp@orange.fr

Objet : demande d’inscription

 

Bonjour,

J’ai l’honneur de vous demander des informations pour l’inscription à la conférence « Faune, Flore et éruptions volcaniques » de l’Université du Temps Libre aux Pas Perdus, mercredi 15 de 17h à 18h.

Je vous prie d’agréer mes sentiments honorables,

Lydia Brancart

 

Date : 12 mars 2017 à 17:48 :01 UTC+2

De : utlpp@orange.fr

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Objet : Re : demande d’inscription

 

Madame, Monsieur,

Ceci est une réponse automatique. L’inscription à l’Université du Temps Libre aux Pas Perdus a lieu du 1er septembre au 31 octobre.

La cotisation annuelle est de 20 euros, et de 15 euros pour les retraités,

Bien à vous,

 

Université du Temps Libre aux Pas Perdus

Maison des associations.

Annexe Site de l’Horloge

52 rue Robespierre, Paris

Adresse électronique : utlpp@orange.fr

 

Date : 12 mars 2017 à 18 :02 :00 UTC+2

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À : utlpp@orange.fr

Objet : Re : Re : demande d’inscription

 

Bonjour,

Je ne suis pas une retraitée, je suis en 4e5, comme mon amie qui veut venir aussi, est-ce qu’il y a des réductions quand on vient pour préparer un exposé de SVT ?

Merci d’avance pour la gêne occasionnée,

Lydia Brancart

 

PS : Ceci n’est pas une réponse automatique.

 

Date : 12 mars 2017 à 18 :02 :05 UTC+2

De : utlpp@orange.fr

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Objet : Re : Re : Re : demande d’inscription

 

Madame, Monsieur,

Ceci est une réponse automatique. L’inscription à l’Université du Temps Libre aux Pas Perdus a lieu du 1er septembre au 31 octobre.

La cotisation annuelle est de 20 euros, et de 15 euros pour les retraités,

Bien à vous,

 

Université du Temps Libre aux Pas Perdus

Maison des associations.

Annexe Site de l’Horloge

52 rue Robespierre, Paris

Adresse électronique : utlpp@orange.fr.

 

Date : 14 mars 2017 à 9 :15 :34 UTC+2

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Objet : Cycle de conférences-projections : « Airs et mystères volcaniques »

 

Chère Mademoiselle,

Monsieur Changar m’a fait part de vos difficultés informatiques et de votre démarche personnelle à son bureau hier. Il m’a rapporté votre grand désir d’écouter ma conférence sur les volcans mercredi prochain.

Je me réjouis bien sûr de compter de jeunes spectateurs dans le public, et vous félicite de vous intéresser aux volcans.

Vous et votre amie pourrez assister à la conférence comme auditrices libres, il suffira que vous présentiez ce courriel à l’entrée,

 

Bien à vous,

Anselme Frey, de l’Institut de Physique du Globe

 

Date : 15 mars 2017 à 00:32 :08 UTC+2

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Objet : Re : Treck à Java ?

 

Mon cher Anselme,

C’est bien de toi : tu disparais six mois, et quand tu reviens c’est pour me proposer un voyage aux antipodes. Mais je ne suis plus célibataire, moi… Bien sûr que non, je ne vais pas t’accompagner à Java. En revanche je peux te prêter mon matériel photo argentique pour les nocturnes, et j’essaierai de te retrouver les adresses de notre périple de 2007 puisque tu ne les as plus.

J’ai pensé à toi il y a deux jours en achetant à Vanves une petite toile hors de mes sujets habituels, une bizarrerie mythologique comme tu les aimes, fin XVIe et sans doute un Napolitain, avec une déesse couverte de fleurs au premier plan (Flore ?), et Vulcain qui fabrique des bijoux devant un troisième personnage indistinct, et peut-être un animal. La toile est très sombre, il faut que je la fasse restaurer, il y a des guirlandes de fleurs abîmées, la signature est un rébus, et pour l’iconographie je donne ma langue au chat : Vulcain, c’est ton registre, pas le mien ! Moi, en dehors des natures mortes…

À propos de tes (multiples) registres, l’obsidienne, c’est bien une pierre volcanique, non ? Ophélie a déniché un lot de couteaux en obsidienne noire, on ne sait plus trop d’où viennent les pièces anciennes ces temps-ci et tout le monde ferme les yeux sur le trafic, j’espère qu’elle sait ce qu’elle fait, ça va finir par ressembler à du recel – ou pire.

Si tu venais chez nous mercredi prochain (le 22) tu pourrais y jeter un coup d’œil : on pend la crémaillère, on a invité les voisins de l’immeuble. Ça a l’air d’une bande d’originaux, mieux vaut prendre les devants. Et ça nous ferait vraiment plaisir, à Ophélie et à moi, de voir la petite Aglaé,

 

Je t’embrasse,

Dupont

 

P.S. : Notre adresse : 11 rue des Clartés, code 149B, code intérieur B941, 3e étage gauche.

 

Date : 15 mars 2017 à 00:59 :07 UTC+2

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Objet : Re : Re : Treck à Java

 

Salut Pompon,

D’ici le départ à Djakarta j’ai pas mal de travail, entre la boîte et l’Institut de Physique du Globe de Paris (où je suis quasiment traité comme un chercheur associé) – ce n’est pas facile de combiner les deux en ce moment. Officiellement à Java je fais la tournée des usines de traitement de l’hévéa, qui vont mal, mais j’en profite pour corriger des relevés du Merapi et du Kawah Ijen.

Je crois que je vais expliquer toute l’histoire à Aglaé, elle est trop grande maintenant pour continuer d’imaginer que je passe ma vie à arpenter les cratères. Elle risque d’être un peu déçue de comprendre que son père est un grand spécialiste de la vulcanisation des élastomères chez Michelin, mais un simple autodidacte amélioré en volcanologie. Heureusement mon livre va paraître en septembre, pour asseoir ma réputation… j’hésite encore sur le titre : Un volcanologue à la Renaissance ? La faille d’Hephaïstos ? Les tongs d’Empédocle ? En tout cas je ne vais pas lésiner sur le chapitre lexicologique, à commencer par la différence entre « vUlcanologue » et « vOlcanologue », et sur le service inattendu, en ce qui me concerne, que les industriels du pneu doivent à l’Académie française, de faire prendre les spécialistes de la vulcanisation du caoutchouc pour des aventuriers du Pinatubo !

 

À mercredi en 8, alors, avec plaisir, je viens avec Aglaé.

Anselme

 

Date : 23 mars 8 :15 :56 UTC+2

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Objet : NOTIFICATION

 

Mesdames et messieurs les résidents du 11, rue des Clartés,

 

Ma fonction de présidente élue du bureau des copropriétaires me conduit à rappeler à tous, habitants de longue date et nouveaux arrivants, les quelques règles élémentaires de savoir-vivre afférentes à la convention intérieure de notre immeuble, adoptée par voie de vote à l’Assemblée Générale de mai 1985 et reconduite depuis lors.

Madame Brancart a été dûment mandée, comme l’ont été ses prédécesseurs, pour prévenir systématiquement les habitants du 11 rue des Clartés des nuisances sonores liées aux déambulations dans l’escalier – la porte vitrée ayant été endommagée lors de la dernière « soirée », nous ne pouvons plus assurer la parfaite sécurité de l’immeuble, dans un quartier où la vie nocturne est rien moins que recommandable.

Nous vous prions également d’empêcher les enfants, ainsi que les chats, de vagabonder de nuit dans les parties communes, plusieurs incidents préoccupants ayant été rapportés au syndic.

Une main courante sera déposée au commissariat si de tels manquements au règlement venaient à se reproduire.

 

Huguette Charis,

Professeur Agrégée de grammaire,

Présidente de l’Association Culturelle des Pas Perdus,

Pour les membres du bureau de la copropriété, 11 rue des Clartés.

 

Date : 23 mars 9 :15 :34 UTC+2

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Objet : Fête

 

Mon cher Pompon,

Je vous remercie tous les deux, les fêtes ça faisait longtemps !

Votre voisin du dernier étage est très sympathique et a plutôt l’air distingué, mais quand il a appris que je m’y connaissais en faune et flore volcaniques il m’a raconté une histoire rocambolesque de visiteurs nocturnes invisibles, qui plantent des fleurs extraterrestres sur sa terrasse. Je suppose que vous êtes au courant, tout l’immeuble semble en ébullition : c’est dans l’air du temps, n’importe quelle blague est susceptible de devenir une forme de « menées individuelles ». La dernière fleur en date était un Lupin, ce qui prouve que les inconnus ont de l’humour, ils ont même écrit : « Merci » – mais lui était très sérieux, il voulait comprendre, et quand je lui ai dit que les volcans avaient des liens complexes avec les mutations génétiques et avec les changements climatiques, il a embrayé sur les Cent Jours, la chute de Napoléon, et le traité de Vienne, qui ont coïncidé avec « l’année sans été » de l’éruption du Tambora en 1815. Je ne sais pas si c’était en rapport direct avec son goût (prononcé) pour ton whisky irlandais, mais il me semble assez porté sur la science-fiction !

J’ai aussi eu une longue conversation avec la gardienne, Adélie (j’ai oublié son nom). Aglaé n’a pas quitté sa fille Lydia de la soirée, cette gamine était venue à une conférence que j’ai donnée près de chez vous pour le 3e âge : ça fait pas mal de coïncidences, non ?

 

P.S. : tu diras à Ophélie que l’origine des lames d’obsidienne s’avère plus difficile à déterminer que prévu. Théoriquement, la composition chimique de l’obsidienne permet de renvoyer à un matériau géologique circonscrit, voire à une coulée unique. Mais à ma connaissance, l’obsidienne calcoalcaline provenant de la coulée externe du Yarim Tepe (qui ressemble le plus à la pierre des poignards) n’a jamais été utilisée en contexte archéologique. En clair, la provenance de la pierre n’est peut-être pas syro-mésopotamienne finalement (Anatolie ? Caucase ?), mais je n’ai pas les moyens de la NASA pour l’identifier, et si je leur envoie les échantillons pour analyse ils risquent de me demander d’où je les tiens.

 

Date : 23 mars 21 :45 :00 UTC+2

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Objet : Re : Fête

 

Mon cher Anselme,

J’ai donné ton mail à Furio Rosso (l’homme aux fleurs), quand il m’a dit qu’il voulait t’indiquer une adresse à Naples (mais le mail va peut-être l’embarrasser plutôt qu’autre chose, à son âge). Cet homme m’intrigue, je suis incapable de deviner ce qu’il faisait dans la vie avant la retraite : il t’en a parlé ?

J’ai plaisanté hier sur ta reconversion professionnelle paronomastique (et pyroclastique – tu vois que je fais des efforts de vocabulaire technique), mais au fond je t’envie, à huit ans tu savais déjà tout sur les volcans, ça n’est que justice. Plus personne ne peut te prendre pour un imposteur maintenant, même si Aglaé inonde le collège des exploits de son père.

On prend un café avant ton départ ?

Pompon (il n’y a vraiment plus que toi pour m’appeler comme ça !)

 

Journal des résolutions d’Anselme

 

Encore pas résisté chez Pompon, un petit poignard ancien parmi les pièces en obsidienne qu’il m’a demandé d’expertiser. Il faut que je voie quelqu’un, ça ne peut plus durer. Ophélie n’avait pas eu le temps d’inventorier tout le stock, elle n’aura rien remarqué, mais j’ai recommencé à bégayer tout le reste de la soirée, ça ne rate pas, les deux sont liés je ne sais comment. Pourquoi un poignard, grand dieu ? En plus juste après Éric m’a montré un petit tableau qu’il a trouvé dans un lot de mise sous séquestre, qu’il a dit vouloir m’offrir sous prétexte que c’est un Vulcain – alors que j’avais dans la poche le poignard subtilisé.

Rendre le poignard, maintenant, voilà le mot d’ordre.

 

 

Mademoiselle Rosalie Charis

11 rue des Clartés

4e étage droite

 

            Chère Rosalie,

 

Je t’envoie une vraie lettre sous ton paillasson parce que maman dit qu’internet ce n’est pas sûr, il y a des gens qui savent tout ce qu’on écrit, et même tout ce qu’on REGARDE tu te rends compte ? Or ce que je veux te raconter est de la PLUS HAUTE IMPORTANCE. J’ai des timbres du courrier jamais réclamé de l’immeuble que maman garde dans la loge, et je t’écris sur le papier du CDI.

Mercredi soir, pendant la fête chez les voisins du 3e étage (c’est trop pas de chance que ta mère n’ait pas voulu que tu viennes, il paraît qu’elle a râlé contre le bruit et qu’elle a affiché sur la porte du hall un mot à la police), j’ai découvert que le vieux monsieur du 9e, Monsieur Rosso, qui m’a fait peur l’autre jour en me glissant d’un drôle d’air une fleur dans la main, était le centre d’un ÉPAIS MYSTÈRE. Des inconnus invisibles qui entrent par un moyen non élucidé font pousser des fleurs mystérieuses avec des cailloux dans du sable, la nuit sur sa terrasse – il m’a montré la terrasse, on voit la Tour Eiffel qui scintille et même la cour du collège. Tu te souviens de l’histoire des mandragores et des détraqueurs dans Harry Potter ? Eh bien les adultes avaient l’air de ne pas être très au courant. Et pourtant tu sais quoi, maman m’a dit que la nouvelle dame du 3e étage, Madame Mesrine, la femme de Monsieur Dupont, c’est la nièce d’un terroriste d’avant sa naissance (je veux dire d’avant la naissance de maman, parce qu’il y en avait déjà en 1979 !)

Donc j’ai décidé de mener mon enquête, ça serait super si tu pouvais t’associer. J’ai caché la fleur au milieu des autres dans mon herbier, on y mettra tous les indices qu’on trouvera. Il nous faut un mot de passe, un code pour les sms, un groupe Whatsapp spécial, et aussi un local. Pour le local j’ai pensé à la petite pièce vide à côté du garage à poussettes à la crèche. On pourrait s’y retrouver après-demain, avant d’emmener Martin et les petits au square : maman n’est jamais là, elle va voir une copine tous les mercredis de 5h à 6h.

Pendant la fête j’ai aussi rencontré une fille de sixième, Aglaé, et le plus bizarre c’est qu’elle était avec son père, et que son père c’est celui qui a fait la conférence mercredi dernier pour l’exposé sur les volcans, tu te souviens ? Elle m’a dit qu’elle l’accompagnait à chaque fois qu’il y avait une éruption volcanique dans le monde, mais elle ne voulait pas en parler parce que c’est secret, et sa mère ne le sait pas, ils sont divorcés. Je suis sûre qu’elle aimerait faire partie du club de détectives. Bien sûr ce serait mieux d’avoir une grande. Elle est gentille, mais c’est une petite.

Réfléchis au code et à ton pseudonyme.

On pourrait dire qu’on ne prend que des lettres d’imprimerie qui s’écrivent pareil en majuscules et en minuscules, comme C O I S U V W X Z ? Comme ça on verra si quelqu’un vient et se trompe.

Lydia, signée COSI

 

 

Mademoiselle Lydia Brancart

11 rue des Clartés

Rez-de-chaussée

 

Chère Lydia,

C’est trop bizarre ce que tu m’as dit, ma mère elle pense que la fleur ça vient du réchauffement climatique, il y a des nouvelles graines qui sortent des glaciers quand ils fondent, et aussi des champignons vénéneux géants, comme dans L’Île mystérieuse.

Pour le code, dommage que tu ne fasses pas latin.

J’ai déjà vu la dame du 3e étage, elle s’appelle Ophélie (comme l’actrice), moi je m’occuperai de leur chat quand ils partiront.

À mercredi dans le local secret

Rosalie, Signée VOICI

 

PS : à part l’enquête, quand est-ce qu’on se réunit pour l’exposé sur les volcans ? On peut s’envoyer des documents sur Whatsapp ou par mail, ça ne risque rien.

 

Date : 24 mars 17 :30 :45 UTC+2

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Objet : Urgent

 

À propos de ce que tu sais, Rosalie le champignon géant c’est l’Étoile mystérieuse, pas l’Île Mystérieuse. Et tu peux pas prendre VOICI comme ps…do, comme ça veut déjà dire quelque chose en cas de danger je peux pas reconnaître que c’est toi !

Tu peux pas non plus t’appeler « VOUS », ni « VOIX », ni « SIOUX ».

Qu’est-ce que tu penses de XU-WO ?

 

Date : 24 mars 17 :33 :45 UTC+2

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Objet : Re : Urgent

 

Non, pas Xu-Wo, je n’aime pas le U, ni le W, comme lettres !

VICO alors ? (Vico ça veut rien dire, sauf la purée). Je te dirai au collège.

 

 

Journal des résolutions d’Anselme.

 

Préparer la suite de la comm d’hier sur la résistance des matériaux et la cristallisation du caoutchouc au séminaire Goodyear-France à Rueil.

Bizarre impression, pendant que je parlais, que mes deux métiers se contredisent dans le temps. L’un, résister au temps, durer, l’autre, le prévoir. L’un, à l’échelle d’années, l’autre, de millions d’années – ou de quelques heures. Mais tous les deux, affaire d’élasticité, de rupture, d’anticipation ; tout ce que je ne sais pas faire, moi. Prévoir, placer dans le temps, avant, pendant, le laps. Ce qui reste. Ce qu’on risque. Le vieux l’autre jour m’a dit un truc frappant à ce sujet.

Tumulte dans les priorités. Procrastination. Viscosité, lenteur.

Rien préparé pour le voyage. Il faut écrire à Lily.

À l’idée d’y revenir depuis quelque temps je repense bizarrement au bloc de soufre rapporté de l’ascension du Kawah Ijen, c’était un crime de l’avoir jeté pendant le déménagement. Maintenant ça ne serait pas possible d’embarquer un gros bloc jaune comme ça dans un avion, on commencerait par me le découper en tranches. Je n’ai pas oublié le visage du porteur à qui on l’avait acheté, il me semble que je le reconnaîtrais. Mais il est peut-être mort, depuis. Ils ne survivent pas au delà de 40 ans. Je me souviens aussi exactement du sarong que j’avais échangé contre le soufre ; pourtant j’ai jeté le soufre, sans réfléchir. Si, je suppose que je me suis donné des excuses, à l’époque (jeter le soufre – souffrance, souvenirs, etc.) Ca ne marche pas comme ça, évidemment.

Maintenant le Kawah Ijen ça sera purement professionnel.

Il faut aussi que je me remette à l’indonésien, j’ai l’impression d’avoir beaucoup perdu.

Je me demande si c’est la soirée chez Dupont et Ophélie qui m’a rendu mélancolique.

Se secouer. Être un escargot patient qui attend le retour de la pluie. Ou le caoutchouc naturel qui attend la cristallisation.

Mais avant tout, rendre le poignard – au milieu des échantillons d’obsidienne. Ni vu ni connu.

 

Date : 24 mars 9 :15 :34 UTC+2

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Objet : Re : Pour poursuivre notre entretien

 

Cher Monsieur,

Je vous remercie d’avoir pensé à m’écrire cette adresse, je ne manquerai pas de rendre visite de votre part à votre cousine lors de mon prochain voyage à Naples l’été prochain. Entretemps j'ai retrouvé ce à quoi me faisait penser hier soir le récit de la fleur surgie du sable pendant votre endormissement : c’est un rêve de Gabriel Tarde, le sociologue, un rêve de novembre 1870, de fleurs étranges et de dunes de sable, ça se passe à Soulac-sur-mer (ville qui depuis l’été 2015 se trouve bizarrement de nouveau menacée par l’érosion du littoral) :

« Dans la nuit, je ne manquais pas de rêver aux ruines de Soulac, cette ville retrouvée sous les sables à l’extrémité de la presqu’île du Médoc ; je les visitais avec leur inventeur, qui m’entretenait de ses futures découvertes. « Je m’étonne, me disait-il, que certains indices, visibles à l’œil le plus indifférent, n’aient pas révélé plus tôt l’existence de ces villes englouties du littoral. Ici, voyez cette saillie visible sous la neige (le sable, en effet, était devenu de la neige et je ne remarquais point cette métamorphose) ; grattez un peu, vous trouverez un clocher ; Plus loin, voyez d’autres saillies plus nombreuses et d’une autre forme. C’est l’extrémité de grosses fleurs particulières à l’ancienne flore de ces lieux, et qui ne se retrouvent plus dans nos climats… » J’eus la curiosité de déterrer l’une de ces fleurs, qui avait la forme et presque le volume d’une coupole musulmane. J’ouvre cette énorme fleur, et, à ma grande surprise, j’y trouve du coton, et je me dis à l’instant : c’est du cotonnier. »

Ca vaut presque l’étrangeté des crocus et des papyrus de Santorin dont vous parliez, qui fleurissent partout sur les mosaïques du site antique d’Akrotiri alors qu’ils n’ont jamais poussé sur l’île elle-même !

En espérant qu’il n’y a pas de ville engloutie dans le projet de vos visiteurs et que vous trouverez bien vite le moyen d’éclaircir le mystère.

 

Bien cordialement,

Anselme Frey

Laboratoire d’études volcanologiques

1, rue Jussieu

75005 Paris

www.ipgp.fr

  

Whatsapp Groupe Rosalydia-5e5

 

- De Lydia : Coucou Rosalie,

Pour l’exposé, le père d’Aglaé, celui qui avait fait la conférence sur les volcans, m’a conseillé d’emprunter à la bibliothèque un livre qui raconte une aventure sur l’Etna. C’est l’histoire d’un jeune homme, Georges Sand, qui a fait le voyage tout seul. On pourrait prendre ce passage pour l’introduction, ça raconte une ascension de l’Etna, je te photographie la page :

 

Si je parviens seul au terme de ce désert terrible et majestueux, je n’aurai pas à essuyer les éternels et fatigants avis d’un guide qui veut se rendre nécessaire et doubler son importance, en vous exagérant les dangers du chemin. Je n’aurai pas non plus l’importune distraction de ses explications plates et grossières, ni l’inquiétante contrariété de ses fatigues feintes ou réelles, ni l’embarras de ces mille ruses perfides par lesquelles ils cherchent à faire doubler leur salaire et manquer votre voyage.

 

Pendant qu’on lira la suite, on pourrait projeter des photos d’éruption de nuit pour rendre le sentiment :

 

Il faut être seul pour sentir toute l’exaltation qu’une nuit sur l’Etna est capable d’inspirer : la présence d’un être de mon espèce me rappellerait que je suis un homme, et seul avec le vent et la neige, j’espère l’oublier. Je veux pouvoir enfin abandonner mon âme au désordre de ces éléments fougueux qui règnent en maîtres absolus sur une terre déchirée et bouleversée chaque jour au gré de leur caprice.


Mais je coupe la phrase suivante, tu vas voir : il casse tout, Georges Sand, de dire que le volcan n’est pas périlleux !!
Le jeune homme, dans son enthousiasme, ne manqua pas de s’identifier avec Empédocle. Sa situation l’exigeait rigoureusement, quoiqu’il fît le plus beau temps du monde, et que rien ne rendît l’approche du volcan périlleuse.

 

- De Rosalie : George Sand ça s’écrit sans s, et c’est une femme, pas un homme !

- De Lydia : C pas une femme puisKil dit « me rappellerait que je suis un homme » !!

- De Rosalie : Peut-être que c’est homme comme homme pas comme animal, c’est l’espèce, en tout cas George Sand c’est une femme, c’est ma mère qui me l’a dit.

- De Lydia : Alors pourquoi « Le jeune homme, dans son enthousiasme, ne manqua pas de s’identifier avec Empédocle» ? tu crois qu’Empédocle c’est une femme ? Aglaé, elle a un escargot qui s’appelle Empédocle, je lui demanderai.

 

Date : 25 mars 2017 : 09 :15 :56

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Objet : Sororal

 

Ma chère Lily,

Je pars à Java dans 15 jours, j’espère que tu es toujours libre pour Aglaé, qui ne s’est pas trop fait prier pour échanger un peu son père contre sa tante.

Aglaé s’est enfin intéressée à l’escargot Empédocle, elle a eu un cours sur la reproduction sexuelle, je lui ai expliqué ce que c’est qu’un hermaphrodite, elle a eu l’air déçu qu’il n’ait pas fabriqué absolument tout seul les trente petits apparus il y a quinze jours dans la terre de la plante verte ! Ils font maintenant un demi-centimètre, ils s’escaladent les uns les autres, jusqu’à ce que toute la colonne s’écroule, inlassablement. Depuis que je l’ai retrouvé vivant au retour de l’été, après un mois sans eau, en suivant ses traces sur le tapis que j’ai prises pour un rouleau de scotch, mais un rouleau de scotch qui ferait des allers et retours, je me suis pris d’affection pour ce patriarche (ou matriarche). J’avais peur que Pline le malmène mais il ne s’intéresse pas aux gastéropodes, le chat Pline ne s’intéresse décidément qu’aux pigeons.

Je te laisserai les clés, Aglaé s’occupe du chat et toi d’elle, des escargots et… de ma procuration ? (le bureau de vote c’est l’école d’Aglaé)

Je t’embrasse, 

Ton grand frère affectionné, Anselme.

 

À suivre...

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