Les Chats perdus, chapitre 3

 



Un flic scrupuleux


 

Barbara Kadabra

11/03/2017

 


 

On ne parle jamais vraiment tout seul. C’est même l’inverse : les gens qui marmonnent dans la rue, sans interlocuteur apparent, si vous prêtez un peu l’oreille à ce qu’ils racontent, c’est flagrant qu’ils ne sont pas seuls : quelqu’un est là avec eux qui les écoute et les provoque, qui les encourage et ne les quitte jamais. C’est toute une foule parfois et ils sont obligés de grossir la voix, ils se laissent aller à des envolées majestueuses que seul autorise un public nombreux et attentif. Rien à voir avec les monologues au théâtre : Rodrigue, on se demande bien à qui il parle dans ses stances ; c’est d’ailleurs peut-être son drame : il n’a plus personne à qui s’adresser. Pour résoudre son fameux dilemme, venger son père ou filer avec Chimène, il ne peut solliciter ni son père, ni Chimène qui sont, en gros, les seules personnes auxquelles il aurait pu confier un tel problème. Le Comte, à la limite ? Homme d’honneur, grand guerrier et, en même temps, homme de chair et de passions… Oui, le Comte, peut-être bien que Rodrigue parle au Comte, l’unique personnage dans la pièce qui aurait pu le conseiller mais bon, comme il décide au final de le tuer, ce n’est pas très clair.

— Vos présupposés sont affligeants, tout à fait affligeants…

Le vieil Africain de l’autre côté de mon bureau, par exemple, celui qui vient de dire la phrase qui précède, je ne sais pas à qui il parle mais, il n’est pas seul. Il y a quelqu’un, nous ne le voyons pas, je doute que lui-même l’aperçoive d’ailleurs, mais il a un interlocuteur, un individu dont, nous dit-il, les présupposés l’affligent. À en juger par son ton, et le tremblement de ses grandes mains ridées, c’est une personne difficile à convaincre, têtue même, provocante et un peu cruelle. Face à la confusion terrible de ce pauvre vieux, toute personne un peu humaine aurait abandonné la discussion il y a bien longtemps. Contradicteur imaginaire, as-tu du cœur ? Mais ce n’est pas la question que je suis censé me poser. Non, notre dilemme à nous, c’est de savoir si l’individu auquel s’adresse apparemment le vieil homme a le moindre rapport avec les raisons de sa présence dans mon bureau. Est-ce que son interlocuteur chimérique est, d’une manière ou d’une autre, impliqué dans l’agression dont il a été victime ?

— Vos présupposés, je le démontre facilement…

Je le regarde s’agiter en face de moi et je me demande s’il me voit. Je soutiens qu’ils ne sont jamais tout à fait seuls, ces grands bavards visionnaires mais je n’irais pas jusqu’à prétendre qu’ils sont tout à fait parmi nous, ni (pour parler franchement) qu’ils ne soient autre chose que complètement barrés. Quand les patrouilleurs l’ont amené dans mon bureau, il était comme absent au monde. Oh, il parlait, parlait, toujours son histoire de présupposés affligeants, mais, justement, en dehors de ça, rien ne semblait avoir de réalité pour lui : ni les deux policiers en uniformes, ni Kévin Junior, mon stagiaire, ni moi, ni, en fait, le commissariat, l’heure de la journée, l’espace ou le temps dans leur plus grande généralité. Son regard s’égarait un peu partout, vif et curieux, mais il ne s’attachait à rien, sa parole continuait, inaffectée, prisonnière de sa propre urgence et de son propre lieu. Voilà, il contemplait le monde sans quitter l’espace de son dialogue, comme un voyageur considérant depuis la fenêtre de son compartiment le paysage urbain de la ville dans laquelle, pour une très courte étape dans un long trajet, son train vient d’entrer.

— Vous voulez que j’ouvre la fenêtre, chef ?

Avais-je parlé à haute voix ? Non, cela devait être l’odeur de clochard du vieux, un peu forte à vrai dire, qui avait poussé Kévin Junior à prendre cette initiative. Je n’aimais pas trop que Kévin Junior prenne des initiatives.

— Non, ça ira. Merci Kévin.

— Bon, qu’est-ce qu’on fait, chef ?

Il s’impatientait. Kévin Junior Steenvorde avait du mal à s’attacher à un problème plus de quelques minutes (quelques secondes, pensais-je parfois). Mais je n’étais pas loin de partager sa perplexité : nous étions dans une impasse. Non seulement le vieil homme ne répondait pas à nos questions (les entendait-il seulement ?) mais il n’avait sur lui aucun document qui nous permette de l’identifier ; son portefeuille, s’il en avait un, avait probablement été volé par ses agresseurs ; pas de téléphone portable, rien. Le plus simple aurait été de le transférer aux services psychiatriques (rue Cabanis, dans le 13e) et d’envoyer un signalement à l’office central chargé des disparitions inquiétantes de personnes (101-103 rue des Trois-Fontanots, 92 000 Nanterre). Mais je connaissais les services psychiatriques de la préfecture. Le personnel, sous-payé et à bout de nerfs, évacuait sa fatigue et sa dépression par un sadisme permanent à l’encontre des patients (plusieurs plaintes avaient été déposées) et un obstructionnisme raffiné à l’égard des personnes, collectifs, ou institutions susceptibles de sortir une personne de là (une dame atteinte d’Alzheimer était ainsi restée un an rue Cabanis quoique sa famille se soit manifestée dès les premiers jours de sa prise en charge). Et puis, le vieil homme me touchait. Ses mains fébriles, cette détresse dans le regard, son visage maigre qui, malgré les plaies de la veille et les stigmates de la folie, conservait un air de dignité et d’élégance, tout cela avait quelque chose de vraiment poignant.

— Vous voulez que je lui foute des baffes, chef ?

— Non, Kévin. On ne baffe pas les gens.

— Ça pourrait aider, chef.

— Arrête de m’appeler « chef ».

* * *

Je n’avais rien contre Kévin Junior. Je n’avais rien pour non plus. Par là, je veux simplement indiquer que si on m’avait demandé de justifier son existence sur Terre, je n’aurais rien eu à dire. Je n’en voyais ni l’utilité, ni l’usage. En tant qu’être humain ou en tant que flic, Kévin Junior me paraissait tout à fait superflu. Son physique aussi était, d’une certaine manière, superflu, un grand corps maigre qui, malgré les postures martiales qu’il prenait, était comme constamment embarrassé de lui-même semblant se demander ce qu’il faisait là (sur cette terre, dans cette galaxie). Ce n’est que dans mes moments de désespoir les plus profonds que je le soupçonnais d’être tout à fait nuisible (au travail de la police, à mon équilibre psychique, à l’harmonie sociale, au salut de l’humanité) ; le reste du temps, qu’il existât aujourd’hui quelque chose comme Kévin Junior me semblait parfaitement neutre et indifférent.

Par contre, sa présence locale dans mon bureau ne manquait pas de raisons. C’était d’abord le résultat d’une vengeance mesquine : mes crétins de collègues me l’avaient mis dans les pattes pour me faire payer ma supériorité intellectuelle et mon mépris supposé à leur égard. Ils me refilaient tous les stagiaires parce qu’ils savaient très bien que je préférais travailler seul. La coalition contre moi devait être particulièrement large et impliquer jusqu’aux sommets de l’Etat car vous ne vous rendez pas compte des ressources administratives nécessaires pour court-circuiter ainsi l’affectation des élèves de l’ENSP. Je m’étais plaint au commissaire bien sûr mais celui-ci, par un mélange de flatteries fielleuses (« Vous êtes un intellectuel, Malik, et un être profondément responsable. Vous n’allez tout de même pas laisser à vos « crétins de collègues » comme vous les appelez le soin de former la police de demain ? »), de considérations sans rapport (« de toutes manières, personne ne veut travailler avec vous et je refuse de vous laisser seul à rien foutre ») et de menaces voilées (« Arrêtez de m’emmerder, Malik ! Ce n’est pas la demi-affaire que vous daignez traiter chaque année qui va m’empêcher de vous muter à la Courneuve si vous continuez à me faire chier ! »), m’avait encouragé à faire contre mauvaise fortune bon cœur.

Une autre raison était liée aux errements de la politique industrielle dans le Nord à la fin des années 80. Kévin Junior venait de Sarguemine-Les-Dunes, une ville nouvelle de la banlieue de Dunkerque dont l’État avait souhaité faire l’emblème régional de la transition de l’industrie minière vers une économie fondée sur le tourisme balnéaire. Des sommes considérables avaient été engagées pour rendre possible l’ambition affichée de concurrencer les stations du Sud. Mais l’expérience, peu aidée par le faible taux d’ensoleillement annuel et des maximales estivales qui peinaient à dépasser les 18° C, s’était soldée par un échec retentissant. Tout le tissu culturel qui préexistait ayant été supprimé pour faire place aux grands groupes hôteliers et à l’industrie de loisirs balnéaires (Club Mickey, yacht club, mini-golfs, loueurs de pédalos), quand ces derniers décidèrent de quitter Sarguemine-Les-Dunes pour des cieux plus rentables (et moins frisquets), la population locale se retrouva non seulement sans emploi, mais condamnée à vivre entre l’ombre des Novotel abandonnés et les baudruches mélancoliques de Picsou flottant dans le vent glacial, sans même une MJC ou un bar PMU pour occuper son oisiveté.

C’est dans ce contexte que Kévin Junior avait grandi. Il était le fils unique d’une famille monoparentale. Son père, maître-nageur venu de Marseille, n’avait pas résisté au premier hiver et était reparti dans le Sud avant même que le grand rêve balnéaire de Sarguemine-Les-Dunes n’apparaisse voué à l’échec. Pour subvenir aux besoins du foyer ou de ce qu’il en restait, sa mère avait pris plusieurs petits boulots dispersés à travers la région qui l’occupaient jusqu’à tard le soir. Très vite, elle confia à la télévision la garde exclusive du petit Kévin Junior. Ce n’était pas seulement pour des raisons d’économie ; elle avait remarqué que le gamin avait noué un rapport singulier et en quelque sorte extrême à l’appareil : dès son plus âge, il avait suffi de le mettre devant l’écran pour qu’aussitôt s’apaisent ses demandes les plus urgentes et qu’aux larmes et à la colère se substitue une curiosité intense et silencieuse à peine entrecoupée par quelques lallations heureuses dont on avait du mal à expliquer l’origine (les commentaires sur la politique internationale de Georges Bortoli le mettaient ainsi particulièrement en joie). En grandissant, il se prit d’une passion extravagante pour deux séries américaines, Walker Texas Ranger et Le Rebelle au point que les aphorismes lapidaires de ces deux héros constituèrent rapidement les uniques articles de son code moral (« La justice sans un Colt est impuissante ; un Colt sans justice est tyrannique », « les femmes qui aiment pardonnent plus aisément les grosses baffes que les petites trahisons », « le Glock 18 a ses raisons que la raison ne connaît pas », etc.). Je suppose qu’en l’absence de toute figure paternelle, Kévin Junior avait fini par trouver dans Chuck Norris ou Lorenzo Lamas des figures de substitution possibles. Bref, leurs héros virils, représentants musclés de la loi combattant l’injustice dans les plaines verdoyantes du grand Ouest américain ou sous le ciel rieur de Californie, lui avaient fourni l’essentiel de ses valeurs. Or, pour un jeune en quête d’autorité et convaincu que la plupart des problèmes se règlent très bien à coup de tatanes, la police reste malheureusement un débouché assez naturel. 

* * *

— Reprenons. Que savons-nous au juste ?

Cette question ne s’adressait à personne en particulier et Kévin Junior ne fit même pas semblant de croire qu’elle l’impliquait quelque part. Je voulais me donner un peu de temps. Les éléments à notre disposition étaient maigres mais ils n’étaient pas nuls. Il y avait (prééminente, fascinante et mystérieuse) cette phrase : « Vos présupposés sont affligeants ». Ce n’était pas une formule anodine. D’abord, elle témoignait d’un certain niveau d’éducation. Et puis, qui s’inquiète des présupposés aujourd’hui ? Les philosophes, les intellectuels, les gauchistes ? Il y avait aussi ce vouvoiement qui, non seulement attestait d’un souci de politesse (on pouvait éliminer les gauchistes) mais laissait supposer l’existence d’un cadre collectif respectueux des formes d’adresse (pas les philosophes donc, ceux-ci étant en général taciturnes et solitaires). Bien sûr, on pouvait imaginer que ce « vous » concernait plusieurs personnes mais je n’y croyais pas : la voix du vieux était sans emphase, la haine dans son regard avait quelque chose de profondément personnel.

— Vos présupposés sont affligeants.

Je sais, je sais. Restaient les intellectuels. Il fallait imaginer la scène, y pénétrer, se laisser gagner par son sentiment. Quelqu’un, un être cruel et obstiné, avait bouleversé le vieil homme ; je pressentais que cela s’était passé en public (redoublant la vivacité de l’atteinte) et que les enjeux (professionnels ? sentimentaux ? politiques ?) avaient été suffisamment lourds pour faire basculer la vie de l’individu que j’avais en face de moi. Bref, je cherchais un endroit où des intellectuels se disputaient en public sur des questions qui, loin d’être simplement abstraites, engageaient passionnément les personnes et où l’on n’hésitait pas à abattre son adversaire tout en respectant les formes d’adresse. Évidemment, on pouvait objecter mille trucs à ces déductions mais, en gros, il me semblait que l’université serait un bon point de départ à mes investigations. Je privilégiais les sciences humaines plutôt que les sciences dures dans la mesure où la phrase était en français plutôt qu’en anglais (Your assumptions are saddening) et que, malgré l’état de semi-clochardisation du vieil homme, on pouvait remarquer que ses habits étaient choisis avec un minimum de goût. Par ailleurs, l’événement devait être récent car, s’il était clair qu’il vivait aujourd’hui dans la rue, ni ses vêtements, ni son visage n’avaient les marques caractéristiques des personnes durablement marginalisées (les stigmates de la folie, oui ; ceux de la rue, non). Or, je ne voyais aucune raison pour qu’un universitaire décide d’aller soudain se clochardiser à Paris si ce n’était pas là qu’il y avait ses activités (et le lieu de son traumatisme). En somme, il suffisait de contacter quelques départements de psycho, de lettres, ou de socio des universités parisiennes…

— Les universités parisiennes, chef ?

Cette fois, j’avais dû m’exprimer tout haut. À moins que Kévin Junior n’ait suivi le même raisonnement que moi ? Cette hypothèse n’était pas moins absurde que la première. Je reportai à plus tard ce mystère et enchaînai.

— Oui. Tu vas prendre une photo du monsieur et l’envoyer aux différentes facs du coin pour voir si ça leur dit quelque chose. Limite-toi aux sciences molles pour commencer.

— Molles, chef ?

C’est à ce moment-là que le lieutenant Ludovic Meunier débarqua dans mon bureau.

— Malik, le commissaire veut te voir. Tout de suite.

— Un moment.

— Tout de suite il a dit. Il a l’air furax.

— Ok ok. Oui molles, Kévin, le contraire des sciences dures.

* * *

Oh je savais bien pourquoi le commissaire m’avait convoqué. Nous avions des conceptions très différentes de mon travail. Plusieurs fois, nous en avions parlé sans vraiment parvenir à régler nos différends. Au fond, je crois que cela se ramenait à un désaccord politique et éthique sur la fonction de la police républicaine dans une démocratie. Pour faire court, j’estimais que le pouvoir extraordinaire qui nous avait été délégué par la société nous obligeait à une rigueur et à une exigence morale absolues – et quand je dis « absolues », je pense vraiment « absolues » : aucune considération ne devait venir concurrencer ces objectifs. Le commissaire, quant à lui, estimait que je n’en foutais pas une.

C’était faux bien entendu. J’ose même prétendre que je me tuais au travail. Seulement, je refusais de prendre le moindre raccourci qui mît en péril la rigueur et l’exigence susmentionnées : tous les problèmes devaient être explorés à fond, considérés sous leurs multiples facettes et traités dans les moindres détails. Cela prenait du temps, surtout quand l’on considérait que chaque problème, dès lors qu’il était formulé (c’est-à-dire présenté, appréhendé, compris), avait une partie qui était exclue (rendue aveugle, informulable, insaisissable) par sa formulation même. Cela a l’air très abstrait mais je vous jure qu’au quotidien, c’est très concret. Prenez-le cas d’une petite vieille à qui l’on a volé son sac au marché. En gros, il y a une formulation juridique pour ça : quelqu’un (le voleur) a opéré « la soustraction d’une chose appartenant à autrui » (la petite vieille) et c’est un délit. On peut y ajouter (ou non) des circonstances aggravantes – vol avec violence, vol en réunion, vol facilité par l’état de vulnérabilité de la victime etc. – qui sont susceptibles d’alourdir la peine encourue par le voleur. Si j’étais un flic sans trop de scrupules, je me contenterais de cette qualification juridique : j’enregistre la plainte et je me mets à la poursuite du voleur avec toute la violence légitime qui m’est conférée par l’Etat. Mais un flic un peu scrupuleux devrait, en toute rigueur, poser les questions suivantes à la petite vieille pour s’assurer que le délit est effectivement constitué : êtes-vous bien certaine que le voleur n’a pas l’intention de vous rendre votre sac ? S’est-il comporté en propriétaire du dit sac (arrêt du 19 février 1959 sur le vol d’usage : c’est le fait que le voleur se soit comporté en propriétaire qui distingue le vol de l’emprunt) ? Pouvez-vous m’affirmer, sans nul doute, que le voleur n’est pas un de vos enfants, ni votre mari, ni aucun de vos aïeux (qui, en tant qu’ascendants, descendants, conjoints, bénéficient d’une immunité pour le vol, art. 311-12 du code pénal) ? Bien sûr, si vous posez ces questions à la petite vieille, vous la verrez se récrier avec énergie mais si, comme l’exigence morale vous l’impose, vous insistez et vous demandez des preuves ou, pour le moins, une démonstration valable, là, vous verrez, ça commencera à tanguer (car comment, en vérité, démontrer que le voleur s’est comporté en propriétaire ? Comment prouver que le mari de la petite vieille, appelons-le René, n’a pas eu un enfant hors mariage, un rejeton illégitime qui aurait mal tourné ?). Ajoutez là-dessus qu’il faudrait en toute justice faire place à la version du voleur et, croyez-moi, vous n’aurez plus grand-chose à vous mettre sous la dent pour justifier, raisonnablement, l’usage des pouvoirs extraordinaires de poursuite, d’emprisonnement et de mise à mort que la société vous a délégués.

Personne ne pose ces questions à ma petite vieille fictive et c’est bien normal. Non pas qu’elles soient absurdes ou inutiles – elles seraient au contraire profondément nécessaires – mais on imagine sans mal la scène : une petite vieille catatonique, fouillant sa mémoire à la recherche des infidélités de René, spéculant philosophiquement sur les marques extérieures du sentiment de propriété ; nul ne peut imposer ce type d’épreuve à une vieille dame à qui l’on vient de soustraire son sac. Ce serait redoubler l’atteinte et se condamner à ne jamais rien conclure. Ce que je veux dire ici, et ce que j’essayais parfois d’expliquer à mes crétins de collègues, c’est que l’événement du vol est tout à fait autre chose que sa formulation judiciaire : c’était un événement dans le réel, une perturbation des choses et des êtres, et le seul moyen de l’attester, c’était de faire place à son sentiment. Nul langage (et surtout pas le langage du droit qui est l’or des sophistes) ne sera jamais suffisant pour prouver qu’il y a eu crime ou, inversement, qu’il n’a pas eu lieu. D’ailleurs, tous les gens de la police judiciaire le savent, un alibi à toute épreuve, sans faille dans la démonstration, est le signe d'une concertation préalable en coulisse. Or accueillir le sentiment, c’est compliqué. Cela requiert une patience infinie, une disponibilité d’esprit totale et une sensibilité presque littéraire à la chose. Mais c’est, je crois, la condition sine qua none pour exercer, en toute rigueur et avec une exigence morale absolue, le métier de flic. À cela, on m’opposait la politique du chiffre.

Le bureau du commissaire se trouvait au premier étage du commissariat central du quartier des Pas Perdus. C’était une large pièce sans grâce qui aurait mérité, comme l’ensemble du bâtiment d’ailleurs, une remise à neuf : les murs avaient encore cette couleur jaunâtre héritée des décennies de tabagisme aigu qui avaient précédé la loi Evin, les connexions informatiques trainaient à même un parquet centenaire et si le haut plafond avait quelque élégance, son lustre grandiose, ses moulures napoléoniennes, c’était sur fond d’une peinture qui par endroits s’écaillait. Le commissaire avait peu investi la pièce : l’unique décoration visible, outre la photo réglementaire de François Hollande, était un buste de Maurice Grimaud. Il était à son bureau quand nous nous présentâmes. Il fit un petit signe de tête au lieutenant Meunier et m’invita à entrer.

— Asseyez-vous Malik. Comment vous sentez-vous aujourd’hui ?

— Bien, et vous ?

— Tant mieux, tant mieux. Où en êtes-vous avec le vieux Noir ?

— Ça avance, commissaire, ça avance. J’ai déjà, je pense, une appréhension acceptable de la scène et nous…

— De la scène du crime ?

— Non, celle du traumatisme. Voyez-vous, il me semble que la victime, dont nous ne savons rien, a vécu, dans un passé proche, un événement qui l’a profondément bouleversée et qu’à partir de l’identification de cet…

— Taisez-vous, Malik, taisez-vous.

Le commissaire prit une profonde inspiration.

— J’ai promis de ne pas m’énerver aujourd’hui. Je l’ai promis à ma femme, à mon docteur. Mais avec vous… Je ne sais pas comment vous faites. Non, ne dites-rien, ce n’était pas une question. Vous réalisez tout de même que vous avez consacré la matinée à une affaire que tout autre policier, je dis bien tout autre, aurait réglé en 10 minutes ?

— Mais commissaire…

— Taisez-vous. C’est un clochard qui ne sait plus qui il est : il y a une procédure pour ça. Il y a des services spécialisés. Vous n’êtes pas psychiatre que je sache ?

— Commissaire, je…

— Êtes-vous psychiatre, inspecteur ?

— Non mais…

— Vous vous rendez compte que ce monsieur a peut-être une famille qui l’attend ? Avez-vous seulement fait la déclaration auprès de l’OCDI ? Non, bien sûr. Alors, je vous le demande : qu’avez-vous fait pendant ces trois heures, que dis-je, ces quatre longues heures payées par le contribuable ? Avez-vous découvert son identité ? Avez-vous identifié ses agresseurs ? Répondez-moi, Malik, mais, attendez, attendez, répondez-moi mais ne me parlez pas de sentiment…

— Commissaire, c’est plus comp…

— Vous allez me parler de sentiment.

— C’est que…

— Je vous défends catégoriquement de me parler de sentiment.

— D'hétérogénéité des idiomes peut-être ?

— Vous vous foutez de ma gueule, Malik. Qu’est-ce que c’est encore que cette hétérogénéité des idiomes ?

— Le motif pour lequel il faut s’attacher au sent… au truc.

— Vous alliez dire « sentiment », n’est-ce pas ?

— N-non mais…

— Dites-le pour voir.

— Non, non.

— Si si, je vous autorise à le dire.

— Vous allez vous énerver.

— En tant que supérieur hiérarchique, je vous ordonne de le dire !

— Eh bien, le sentiment…

— Putain, il l’a dit !

— C’est vous qui…

— Fermez votre gueule Malik ! Fermez votre petite gueule d’intellectuel de merde ! Il y a 20 officiers de la police judiciaire qui triment comme des chiens dans ce commissariat ! Nous traitons une centaine de plaintes par jour ! Vous m’entendez : une centaine ! Nous avons 9973 vols et cambriolages par an, 487 agressions violentes ! Il y a le trafic de drogues qui explose ! La menace terroriste qui mobilise les deux tiers de mes effectifs ! Et vous venez m’emmerder avec vos putains de concepts foireux pour m’expliquer que vous avez passé quatre heures, quatre heures, sur un putain de dossier qui aurait dû vous prendre 10 minutes ?!

— Commissaire…

— Vous savez, Malik, vous allez réussir à nous couler. À vous tout seul, vous allez faire sauter ce commissariat. Déjà, à la Préfecture, on me regarde d’un sale œil. Cela fait deux ans, depuis votre arrivée, que mes statistiques sont les plus nulles de Paris. Plus personne ne veut bosser ici parce qu’on a la réputation d’être des fumistes. Tous les mois, tous les mois vous m’entendez !, le ministère m’appelle pour me faire part de son étonnement au sujet de notre taux d’élucidation par effectif…

Et voilà, la politique du chiffre… Je connaissais ce discours. Je n’ignorais pas non plus son hypocrisie. La qualité de nos statistiques ne dépendait pas de la lenteur (toute relative) d’un seul inspecteur ; elle n’avait, à vrai dire, aucun lien avec l’efficacité ou non des fonctionnaires concernés. Le commissariat des Pas Perdus aurait pu être exclusivement composé de tire-au-flanc, d’anarchistes infiltrés et de philosophes contemplatifs, cela n’aurait rien modifié à notre évaluation par le ministère. Un comptable habile, par contre, aurait pu changer pas mal de choses. Car les statistiques étaient une pure fiction qui n’avait rien à voir avec le travail effectif du personnel et encore moins avec la réalité policière du terrain. Ah, le grand roman de la statistique policière ! Les belles histoires qu’on inventait à coups de taux de variations saisonnières, de variables quantitatives discrètes, de treemap, d’inférence bayésienne et de micro-catégorisations des événements, cela valait, je vous jure, toutes les métaphores, toutes les audaces littéraires du romantisme deuxième manière. Non pas que la réalité soit tout à fait dédaignée : c’était au contraire notre première source d’inspiration mais, comme les grands poètes sont capables d’apercevoir sous un médiocre volatile marin un roi de l’azur aux ailes de géant, le bon flic doit savoir faire passer dans le sujet le plus terne et le plus chaotique les grands vents du rêve et du sens. De ce point de vue, certains commissariats étaient de véritables Parnasses : leurs taux d’élucidation dans certaines catégories dépassaient allégrement les 100% et atteignaient parfois les 300%. Je vous entends, pauvres esprits cartésiens : « Plus de 100% d’élucidation ? Mais c’est impossible ! ». Détrompez-vous. Voici le type de mathématiques auxquelles nous étions encouragés : un carnet de chèque volé égale une infraction ; le carnet de chèque retrouvé, vingt élucidations. L’astuce ? considérer chaque chèque retrouvé de manière indépendante. Taux d’élucidation ? 2000%. Le délit de contrefaçon était l’occasion de nos plus belles créations. Prenez un marchand de Lacoste : sur un marché, il voit un vendeur qui refourgue des Lacoste contrefaits. Il se rend au commissariat pour signaler le délit. Une plainte donc. Les policiers débarquent sur le marché et saisissent la marchandise incriminée. Taux d’élucidation ? 10 000% au bas mot ; on intègre chaque vêtement contrefait découvert comme une infraction résolue. Vous en voulez davantage ? Comptez les chaussettes une par une plutôt que par paire. L’unique raison pour laquelle les statistiques nationales de la police n’étaient pas au final exagérément optimistes, voire tout à fait surréalistes, c’était qu’au moment de transmettre les chiffres au ministère d’autres considérations entraient en jeu qui réclamaient davantage de finesse : comment en effet justifier les demandes de moyens supplémentaires si les statistiques faisaient du moindre fonctionnaire un superman multitâche ? Comment convaincre la population que le désordre régnait dès lors que chaque affaire trouvait quinze fois sa solution ? C’est là que les nombres s’apaisaient, entre le désir de valoriser nos résultats, le souci de soutenir nos revendications budgétaires et la nécessité d’appuyer les slogans politiques du moment. Un travail d’artiste. La politique du chiffre, c’était le dernier grand mouvement littéraire français.

Le commissaire, qui poursuivait sa tirade face à moi, n’ignorait pas tout cela, simplement il n’osait en tirer toutes les conséquences. À sa décharge, il croyait à une sorte de juste milieu raisonnable : certes on pouvait bidouiller les chiffres, et parfois certains les bidouillaient grave, mais la plupart des agents étaient honnêtes et, au final pensait-il, les statistiques reflétaient valablement la réalité, quoiqu’ajustée aux différentes urgences politiques et syndicales. C’était touchant de voir ainsi un homme en fin de carrière continuer à croire en la magie de l’équilibre raisonnable des choses, de le voir quémander, face aux preuves manifestes du caractère chimérique de son monde, quelques arguments, un quart d’espoir, n’importe quoi qui lui permette de continuer à soutenir son illusion. Si seulement il pouvait me foutre la paix et ne pas chercher à m’impliquer dans ses actes de foi absurdes. Moi, j’avais pris mon parti : il fallait saisir le monde en assumant la fragilité radicale de nos efforts pour y faire sens. Raisonner, oui, accumuler les données, d’accord, mais sans illusion sur la maîtrise concrète que cela nous donnait. Je n’allais tout de même pas pour complaire aux croyances vacillantes d’un flic en bout de course me mettre moi-même à communier selon les rites fantastiques qui l’aidaient à vivre. Ce genre de solution de facilité, ce n’était pas pour moi. Et tant pis si ça foutait en rogne ce vieux con. Ses présupposés existentiels étaient vraiment, comme dirait l’autre, trop affligeants.

Je remarquai alors que cela faisait un moment que le commissaire s’était tu. Assis au fond de son fauteuil, les bras croisés, il me regardait avec un mélange de curiosité et d’inquiétude. Je sentis soudain tous mes organes se figer. Je n’avais tout de même pas dit tout cela à voix haute ? Je vécus alors un immense effondrement intérieur : sous la surface figée de mon visage, mes muscles, mes veines, mes poumons, mes reins, mon cœur, mon cerveau se liquéfièrent ; tout mon corps se mit à glisser et partit je ne sais où mais en bas, toujours plus bas, ne me laissant rien sinon une impression glacée née du souffle de son passage. Je savais que je n’étais plus rien, une coquille vide, une image inhabitée alors je ne sais pas qui, ou quoi, et d’où ?, cela (je ?) se mit à prier le ciel de lui (me ?) avoir épargné cela. Le commissaire continuait à me regarder en silence alors que je glissais toujours plus bas, toujours plus froidement.

— Je vois, dit-il au bout d’un moment, je vois. Nous reparlerons de tout cela plus tard. Il faut que je consulte les RH et les syndicats pour déterminer ce que nous pouvons faire de vous. J’ai demandé au lieutenant Meunier de prendre en charge le dossier du vieil africain et de l’expédier au plus vite. Oui, Malik, le vieux con a eu recours à un stratagème affligeant pour vous faire sortir de votre bureau. En attendant que j’aie une vision plus claire des suites à donner à ce qui vient de se passer, vous pouvez retourner à vos méditations… radicales. Ça sera tout, merci.

* * *

Mais qu’est-ce qu’il m’arrivait ? Qu’est-ce qu’il m’arrivait ?

Restons calme, le pire n’est jamais sûr. Peut-être quelques pensées, quelques pensées pas plus, m’avaient-elles échappé ? Cela arrive, ce n’est pas si grave, ce n’est rien même : je m’étais un peu exalté, cette histoire de chiffre me tenait un peu trop à cœur voilà tout, et puis, sous l’excitation, c’était sorti malgré moi, le commissaire avait entendu, en avait pris ombrage, c’était son droit. Cela arrive, ce n’est pas si grave, ce n’est rien.

Mais comment avais-je pu ne pas m’en rendre compte ? C’est ça qui m’inquiétait. Car qu’est-ce qui me disait que je n’étais pas là maintenant, oui maintenant, en train de faire la même chose ? Cette question même, mes lèvres étaient-elles en train de l’articuler ? Et cette question encore, la question sur la question, quelqu’un pouvait-il l’entendre ? C’est comme si j’étais en deux endroits à la fois mais sans jamais pouvoir dire lequel, ici en train d’examiner la situation ou déjà là-bas, examinant mon examen ; deux endroits ou plutôt deux temps, celui de la vie et celui de son commentaire, le commentaire prenant parfois la place de la vie, sans m’en avertir, en douce, comme un salaud. En soi, ce recouvrement du commentaire et de la vie ne m’affolait pas : cela arrive à tout le monde, n’est-ce pas ? Qui n’est pas porté, parfois, à anticiper le récit qu’il va pouvoir tirer de tel truc qu’il est en train de vivre ? L’histoire est toujours déjà présente dans l’expérience. Ce qui m’angoissait, c’était que je partageais par avance avec mes interlocuteurs les réflexions tirées de la conversation que nous étions en train d’avoir, faisant de ces réflexions, sans du tout m’en rendre compte, la conversation même ; l’histoire avait usurpé la place de l’expérience, elle était devenue l’expérience même, comme si je ne vivais plus qu’au second degré, coincé entre les lignes de mon propre livre sans la moindre idée du chemin qui me permette de regagner le réel.

Ou alors ce n’était que quelques pensées qui m’avaient échappé, ce n’était pas grave, ce n’était rien.

J’avais dû marcher comme un somnambule jusqu’à mon bureau car, quand je pris conscience que Kévin Junior était en train de me parler, je n’avais pas le moindre souvenir d’avoir quitté le commissaire.

— Je sais, l’interrompis-je, le lieutenant Meunier a embarqué le vieil Africain.

Je ne parvenais pas à apaiser mon angoisse. Tous mes efforts pour repousser mon inquiétude étaient défaits par des questions indisciplinées et des raisonnements urgents qui ne cessaient de m’y ramener ; ils s’enchaînaient les uns aux autres sans que je n’y puisse rien contrôler, rien arrêter, ni rien vraiment comprendre sinon que cela réfléchissait malgré moi, à toute allure, de terreur en terreur ; j’aurais voulu passer à autre chose mais je n’étais plus maître de rien. Kévin Junior parlait toujours.

— C’est que, chef…

Qu’il me laisse tranquille, que le monde s’arrête, qu’on me laisse un peu de temps pour sortir de ce mauvais rêve ! Et soudain, nouvel effroi : et si, et si de nouveau, de nouveau, le commentaire avait pris la place de la vie ? Et si tout cela était dit, prononcé, extériorisé dans le réel, au lieu même du réel ? Mais déjà, une autre question, une autre peur, s’avançait, taquine et souveraine, une manière ironique de boucler la boucle et de m’y enfermer…

— … il y a une dame, là, qui veut vous parler…

Et je l’aperçus soudain au milieu de la pièce. Je la reconnus aussitôt et faillis éclater de rire. Elle tombait à pic ! C’était la folle que j’avais croisée il y a une semaine chez le psy. Ce jour-là, elle m’avait parlé de fleurs, un truc incompréhensible de roses (ou de tulipes ?) qui avaient poussé, quelle histoire vraiment !, sur son balcon (ou sa terrasse ?). Elle m’avait ostensiblement dédaigné : chacune de mes questions, pourtant simples, avaient suscité des regards effarés comme si j’avais transgressé je ne sais quel rituel attaché au lieu. Mais cette fois, elle n’y couperait pas, elle répondrait à ma question car j’en avais une de question, une question parfaitement adaptée à une cinglée qui s’inquiète des fleurs qui poussent et de la pluie qui mouille. Je lui dirais que je parlais seul, je lui dirais tout de suite, pour la mettre à l’aise, qu’elle se sente en confiance, et puis je lui demanderais comme ça, très naturellement, de fou à folle : mais puisqu’on ne parle jamais vraiment seul, qui est mon interlocuteur ?

 

À suivre...

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