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		<title>Sommaire général des textes</title>
		<description><![CDATA[]]></description>
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		<managingEditor>etoussaint@eponim.com (www.mouvement-transitions.fr)</managingEditor>
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			<title>Juste un texte n° 1 - J. Zerbib - Intituler</title>
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			<description><![CDATA[<div class="row"><div class="col-md-12"><p>&nbsp;</p><p class="titre-bleu-grand" style="text-align: right;"><strong><span style="color: #1c7d9b; font-size: 24pt;">Juste un texte&nbsp;n° 1</span></strong></p><p>&nbsp;</p></div></div><div rel="table" style="width: 96%;" border="0" align="center"><div class="row"><div  style="width: 121px; text-align: center; color: #990033;" align="center" valign="top" class="col-md-2"><p style="text-align: center;"><span style="color: #ab1027;"><strong><em><span style="font-size: small;">Joe Zerbib<br /><br /></span></em></strong>23/12/2011</span></p></div><div  class="col-md-8"><p>{pdf=http://www.mouvement-transitions.fr/images/stories/pdf/Juste/zerbib - intituler.pdf|685|850}</p></div></div><div class="row"><div  style="width: 121px; text-align: center; color: #990033;" align="center" valign="top" class="col-md-2">&nbsp;</div><div  class="col-md-8"><p>&nbsp;</p><hr /><p class="auteur-invite-pres-preambule">&nbsp;Joe Zerbib est étudiant en philosophie. Son travail littéraire (nouvelles, poésies, courtes pièces de théâtre) nourrit également son approche du cinéma. Il a réalisé récemment un court-métrage, <em>Les Moires</em>, qui met en scène les trois déesses mythiques dans un rare moment de doute (<a href="http://www.lesmoires-lefilm.com/">www.lesmoires-lefilm.com</a>).</p><p class="auteur-invite-pres-preambule"></p><p>&nbsp;</p></div></div></div>]]></description>
			<author>etoussaint@eponim.com (Joe Zerbib)</author>
			<category>Juste un texte</category>
			<pubDate>Fri, 23 Dec 2011 13:54:32 +0000</pubDate>
		</item>
		<item>
			<title>Juste un texte n° 2 - Ph. Henry - L'autre, le mort</title>
			<link>https://www.mouvement-transitions.fr/index.php/juste/juste-un-texte/sommaire-des-textes-deja-publies/666-juste-lautre-le-mort</link>
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			<description><![CDATA[<div class="row"><div class="col-md-12"><p>&nbsp;&nbsp;</p><p style="text-align: right;"><strong><span style="font-size: 18pt; color: #1c7d9b;">Juste&nbsp;un texte n° 2<br /></span></strong></p><p style="text-align: right;"></p></div></div><div rel="table" style="width: 96%;" border="0" align="left"><div class="row"><div  style="" class="col-md-2">&nbsp;</div><div  style="" class="col-md-10"><p><strong><span style="color: #990033; font-size: 14pt;"><br /><br /><span style="font-size: 18pt;">L'autre, le mort<br /></span><br /><br /></span></strong></p></div></div><div class="row"><div  style=" text-align: center; color: #990033;" align="center" valign="top" class="col-md-2"><span style="font-size: 12pt;"><span style="font-size: 12pt;"><em><strong>Philippe Henry<br /><br /></strong></em></span></span><span style="color: #ab1027;">22/03/2014<br /> </span></div><div  style="" class="col-md-10"><p style="text-align: justify;"></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><strong><span style="font-size: 12pt;">Au bord des frontières</span></strong></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Y a-t-il un lieu où le possible se maintient en suspension&nbsp;? Un non-lieu depuis lequel le possible rêve&nbsp;? Et n’advient pas&nbsp;? Un lieu où le rêve est toute l’existence&nbsp;?</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">A&nbsp;la recherche de ces possibles, il faut s’intéresser aux intervalles, aux recoins, aux limites, aux frontières. Ces frontières peuvent confortablement séparer et isoler, mais peuvent aussi être redécouvertes avec fascination et surprise. Car c’est en ces non-lieux limitrophes que se trouvent des constellations infinies de possibles&nbsp;: d’autres mondes, d’autres modes de percevoir et d’être.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Je me suis toujours senti comme un étranger entre mes compatriotes brésiliens, un abstrait entre concrets. On s’est souvent trompé sur le Brésil, un pays que l’on dit baigné de vie et de couleurs. Ce n’est qu’idyllique. En fait, mon pays est ébloui de soleil, décoloré. Lors de mon premier voyage en France, tardivement, dans ma vingtaine, j’ai été stupéfié par l’arc-en-ciel que je rencontrais à tous les coins de rues et dans les paysages. Et j’ai ainsi compris mon sentiment de <em>horla</em>. Le soleil que l’on disait si vivant était en fait précisément celui qui m’aveuglait. Ce soleil évinçait la vie, aplatissait les genres, soustrayait aux gens leur existence. Il y aussi peu de couleurs sous un soleil écrasant que dans le noir le plus complet. Et l’excès c’est aussi le silence des couleurs.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Depuis, je me suis évertué à chercher le sens dans l’ombre. Comme un Platon dénonçant le mensonge des sens, j’ai cherché ma caverne et j’y ai rencontré mon mythe. Une sorte d’ascèse s’est emparée de moi&nbsp;: c’est en fermant les yeux, en m’effaçant de la lumière de l’astre roi, en voyant le monde comme idée que je peux en caresser la réalité. Avec cet autre regard, j’ai pu enfin observer mes confrères et leurs paysages. Et j’ai ainsi découvert les couleurs, les <em>vraies</em> couleurs, celles qui «&nbsp;nous mentent toujours sans nous leurrer jamais&nbsp;», comme le disait à peu près La Fontaine. J’ai compris que ce soleil annihilant des tropiques (astre de feu ou <em>feu visuel</em> platonicien qui se détache des yeux pour allumer son alentour) est un révélateur d’illusions. J’ai découvert, avec ou sans Platon, contre ou en sa faveur, que ce que je ressens du monde, ce qui me fait vibrer, est aussi faux que vrai. Que cet autre Brésil, le mien (le vrai&nbsp;?), est un pays de revenants, exactement comme moi. Et que ce Brésil, le mien ou le leur, peu importe, gauche et improbable, est celui qui s’exprime. Et que le monde qui se tait est la fin du monde.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">J’ai quitté le Brésil et la France (vrais ou faux, pays ou utopies) pour me mettre hors-frontières. J’ai quitté la poésie inspirée par cette farce brésilienne pour m’adonner à un projet plus étrange, plus étranger. J’ai choisi l’entre-deux comme programme d’écriture. Entre l’éveil et l’oubli, le réel et l’imaginaire. Mais j’ai aussi décidé d’observer les croisements entre genres et disciplines&nbsp;: intervalles entre philosophie et poésie, science et art. En maints lieux improbables, la mythologie rencontre la science et la science se fait poésie. Traduire les unes dans les autres ce n’est pas seulement les trahir, c’est mieux ou pire que ça&nbsp;: c’est les réconcilier à l’heure de la première rosée de la pensée. Traduire d’un monde à l’autre, d’une discipline à l’autre c’est regarder à travers des fentes qui laissent apparaître d’autres cieux. Retrouver ces endroits c’est refaire briller des aurores expressives, c’est voir renaître des journées oubliées.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">C’est donc un effort de mémoire. Une mémoire commune aux langues et aux langages. Il faut redire ce qui se trouve aux limites, au bord du possible. Trop dire c’est ne pas dire, rien dire c’est ne plus dire. C’est juste. C’est le péril de la frange.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Sous le doux soleil des paradoxes, je peux à nouveau comprendre les frontières. Comme de merveilleuses créations qui incitent à vivre mais qui invitent également à être enjambées. Par une sensibilité nomade qui n’accorde plus de prééminence de l’être sur le non-être, du réel sur l’imaginaire, mais qui admet tous les possibles. Dans les vastes champs du possible, l’étrange poésie du monde n’est plus qu’à cueillir.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><strong><span style="font-size: 12pt;">L’autre, le mort</span></strong></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Mort n’est pas ce qui ne se meut pas, mais ce qui ne peut être intégré. Vivant, ce qui offre des possibles, ce qui s’offre comme possible. Seul est vivant ce qui est dans l’ombre. Seul vit ce qui est mystérieux.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Du futur, par le présent, s’écoule le temps vers le passé. Le futur est le lieu de mes désirs ou, de façon plus générale, de mes expectatives. C’est de futur que mon imagination survit, de ce que je ne sais pas&nbsp;: le futur a un pouls, le futur m’appartient tout entier. Le passé est ce que je restitue à l’ombre, ce que j’oublie, ce qui me revient. Parce que c’est en oubliant que je récupère, c’est en dissipant que je reconquiers. C’est en redonnant mystère que je reprends. Le passé m’appartient tout entier. Je suis fait de ce que je capture, de futur et de passé.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Maintenant, je suis présent. C’est mon corps qui me le dit. Ce qui ne signifie pas que je sois vivant. Ma présence pèse, résiste, s’oppose. Comme toute présence autour de moi. Pétrifié, lumineux, insondable, le présent n’offre aucune possibilité. Le présent n’est pas mien, au présent je ne suis pas, le présent n’est pas moi. Le présent est mort. Le présent est ce que je perds ou ce dont je me débarrasse. Le présent est pour moi ce qu’est le vert pour la feuille. Sa parure est en fait son rejet&nbsp;: ce qu’elle désirait de la lumière, de toute la lumière future, elle l’a gardé dans l’ombre&nbsp;; ce qui ne lui servait de rien, elle l’a rendu apparent – sa couleur. Le présent est ce que j’expulse. Ce qui me fait vivre je le transforme en secret. Mais une vieille habitude existentielle me trompe&nbsp;: j’associe vie et présence, réalité et apparence. Et néanmoins, dans ce présent absolu, dans cette région de l’être absolu, je tâte mais ne ressens rien. C’est l’autre (ce véritable et inconcevable autre), ce que je ne peux incorporer, que je ne reconnais pas, ne peux identifier, ne peux vivifier, ne peux faire mien – parce que, dans cette dimension, il n’y a plus de «&nbsp;je&nbsp;». Il est évident que la vie que je cherche autour de moi ne peut être trouvée qu’à partir de la mienne. Et il n’y a pas de vie dans la présence. Seul vit ce qui est dans l’ombre. Seul vit ce que je prétends ou ce que j’oublie. Seul vit ce que je suis.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Je suis fait d’espoir et d’oubli. Comme un <em>quantum</em> d’énergie qui se lance, se replie, mais ne parcourt pas. C’est ce qu’il est convenu d’appeler saut. Mais ce n’est qu’une image&nbsp;; parce qu’il n’y a pas eu de vitesse. La dynamique a lieu dans l’intention et la rétraction, mais non dans le déplacement. Car le mouvement ne peut qu’être attribué à la présence, à l’altérité. Et l’autre est le mort.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><strong><span style="font-size: 12pt;">O outro, o morto</span></strong></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Morto não é o que não se move, mas o que não se pode integrar. Vive o que oferece possibilidades, o que se oferece como possibilidade. Só é vivo o que está na sombra. Vive o que tem mistério.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Do futuro, pelo presente, para o passado corre o tempo. O futuro é o lugar de meus desejos ou, de maneira mais geral, de minhas expectativas. De futuro sobrevive minha imaginação, daquilo que não sei: o futuro pulsa, o futuro é todo meu. O passado é o que devolvo às sombras, o que esqueço, o que volta a ser meu. Porque é esquecendo que recobro, é dissipando que reconquisto. Ao devolver mistério, devolvo a mim. O passado é todo meu. Sou feito do que capturo, de futuro e de passado. </span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Agora estou presente. Meu corpo é quem mo diz. Mas nem por isso estou vivo. Minha presença pesa, resiste, opõe-se. Assim como toda presença a minha volta. Pétreo, luminoso e insondável, o presente não oferece nenhuma possibilidade. O presente não é meu, no presente não estou, o presente não sou eu. Está morto. O presente é o que perco, ou o que dispenso. É para mim o que é o verde para a folha. Seu paramento é, na verdade, seu dejeto: o que desejava da luz, de toda a luz futura, guardou na sombra; o que não lhe serviu é o que tornou aparente – a cor. O presente é o que expulso. O que me faz viver transformo em segredo. Aqui, engana-me um hábito existencial: costumo associar vivência a presença, realidade a aparência. Entretanto, nesse presente absoluto, nessa zona do ser absoluto, tateio mas não sinto. É o outro (o verdadeiro e inconcebível outro), o que não sorvo, não incorporo, não reconheço, não identifico comigo, não vivifico, não posso tornar meu – porque nessa dimensão não há mais eu. Por óbvio, a vida que procuro à volta só a consigo encontrar a partir da minha. E não há vida na presença. Só é vivo o que está na sombra. Só vive o que pretendo ou o que esqueço. Só é vivo o que sou. </span></p><p style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span class="texte-ordinaire" style="font-size: 12pt;">De expectativa e de esquecimento sou. Como um quantum de energia, que se projeta, se recolhe, mas não percorre. É o que se convencionou chamar de salto. Mas é apenas uma imagem, porque não houve velocidade. A dinâmica ocorre no intento e no retraimento, não no deslocamento. Pois tal propriedade de movimento só se pode atribuir à presença, à alteridade. E o outro é o morto.</span><span style="font-family: 'Georgia','serif'; font-size: 12pt;"> </span></p><p style="text-align: justify; line-height: 18pt;"></p><hr /><p class="auteur-invite-pres-preambule" style="font-family: Georgia; font-size: 10pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 10pt;">Né à São Paulo, Brésil, d'origine française, Philippe Henry est scénariste, réalisateur et écrivain. Comme réalisateur, il travaille sur des thèmes scientifiques d'actualité, notamment l'écologie. Comme écrivain, il s'intéresse aux notions de temps, d'être et de réel.</span></p><p style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"></p></div></div></div>]]></description>
			<author>etoussaint@eponim.com (Ph. Henry)</author>
			<category>Juste un texte</category>
			<pubDate>Sat, 22 Mar 2014 14:00:00 +0000</pubDate>
		</item>
		<item>
			<title>Juste un texte n° 3 - G. Cabasso - L'enterrement d'Isaac</title>
			<link>https://www.mouvement-transitions.fr/index.php/juste/juste-un-texte/sommaire-des-textes-deja-publies/665-juste-lenterrement-disaac</link>
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			<description><![CDATA[<div class="row"><div class="col-md-12"><p>&nbsp;&nbsp;</p><p style="text-align: right;"><strong><span style="font-size: 18pt; color: #1c7d9b;">Juste&nbsp;un texte n° 3<br /></span></strong></p><p style="text-align: right;"></p></div></div><div rel="table" style="width: 96%;" border="0" align="left"><div class="row"><div  style="" class="col-md-2">&nbsp;</div><div  style="" class="col-md-10"><p><strong><span style="color: #990033; font-size: 14pt;"><br />La femme en rouge (I)<br /><span style="font-size: 18pt;"><br />L'enterrement d'Isaac<br /></span><br /><br /></span></strong></p></div></div><div class="row"><div  style=" text-align: center; color: #990033;" align="center" valign="top" class="col-md-2"><span style="font-size: 12pt;"><span style="font-size: 12pt;"><em><strong>Gilbert Cabasso<br /><br /></strong></em></span></span><span style="color: #ab1027;">26/04/2014<br /> </span></div><div  style="" class="col-md-10"><p style="text-align: justify;"></p><p style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><em><span style="font-size: 12pt;">J’ai mis longtemps à oser retranscrire ces notes, à les travailler. Je n’ai aucun souvenir du moment où je les ai écrites. Je me souviens de ce que j’avais l’intention d’y consigner. Je suis seulement étonné de lire que, ce jour-là, il faisait très beau. J’ai tenté deux fois de lire à des amis ce texte à haute voix. Il ne m’a jamais été possible d’aller jusqu’au bout. J’ai voulu être tout à la fois précis et désordonné, allusif et rigoureux, narratif et spéculatif. C’est une part d’une histoire réfractée par un fort désir de roman. Ce que j’écris ici, en première personne, est le récit d’une expérience partagée. Ma rêverie s’ouvre à l’horizon d’une petite communauté, les retrouvailles d’un ancêtre offertes à la lecture future d’un enfant. La plus grande violence est sans image. L’absence d’image rassurerait presque. Qu’il y ait une violence de la perception pure n’empêche pas le travail de l’imaginaire qui vient l’excéder, l’outrer. Peut-être serait-il préférable de laisser la pensée travailler seule à défaire ses épouvantes et s’en tenir à la solitude prudente de son frayage. Mais c’est l’idée que nous cheminions ensemble dans l’épreuve de telles pensées qui me donne le courage et la force de vouloir en écrire l’expérience et la rendre simplement partageable.</span></em></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"></p><p class="texte-ordinaire" style="font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: center;"><span style="font-size: 14pt;">* * * </span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Le 29 avril 1987, Isaac, mon grand-père, mort un jour de janvier 1938, plus de dix ans avant ma naissance, fut exhumé au cimetière de Pantin et ses os transférés dans un caveau familial, celui de lointains cousins que nous ne connaissions pas. Si son fils Micha, venu d’Australie, de passage à Paris, ne s’était pas soucié de retrouver sa tombe, ses os auraient été jetés à la fosse commune. Isaac avait quitté l’Egypte en 1937 pour se faire soigner à Paris. Il y mourut seul, il y fut enterré. Près de cinquante ans plus tard, trois générations assistèrent à son ré-ensevelissement.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Au cimetière, dès la veille, les fossoyeurs avaient fait leur travail. Sa tombe avait été creusée. On pouvait en voir le fond, vide. A l’extrémité, un amoncellement de feuilles et d’herbes, comme si l’endroit était resté en jachère des années durant, livré aux saisons. Le printemps avait fait fleurir déjà des plantes communes, de mauvaises herbes auxquelles on ne pouvait donner aucun nom. Nous étions cinq femmes et onze hommes. Je tenais la main de mon fils, un enfant de dix ans. Nous nous connaissions, nous nous retrouvions. Des années d’amitié et d’oubli, de dispersion et de fidélités, comme toujours aux enterrements, composaient l’émotion de nous reconnaître, vieillis. Dos voûtés, démarches vacillantes, éraillement des voix, perte des cheveux, signes inégaux des atteintes du temps distribuées avec une injuste désinvolture. Le ciel était très clair. Il faisait presque chaud. Les arbres avaient cette tendre fragilité de feuilles qui faisait la nouveauté de l’année.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">L’administration est lente. Soumis au rythme hésitant des procédures, nous nous sentions les témoins d’un temps qui finissait. La femme à la robe rouge, dont on racontait qu’elle avait jadis assisté de loin aux obsèques d’Isaac, avait rejoint pour jamais le monde des légendes. L’attente de la cérémonie, incertaine, nous lie. Les conversations ont la prudence et la légèreté des deuils accomplis. Leur enjouement protégeait l’humeur de l’enfant.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Les fossoyeurs arrivent. Leurs gestes s’accélèrent. Leur technique est précise, simple et sans détour, muette. Nous n’avions pas soupçonné, sous l’amoncellement des herbes et des fleurs sauvages, les os cachés. Les fossoyeurs les dégagent. Les femmes écartent l’enfant, qui s’en amuse presque. On apporte alors un petit cercueil, de bois clair, un cercueil miniature. Une image de cercueil, dirait-on. Les os mis au jour sont efficacement maniés, d’un geste rapide, maîtrisé, respectueux. Les fossoyeurs rangent le crâne à sa place, réorganisent confusément la structure du corps. Vertèbres et côtes sont placées en tas, désordonnées, juste au-dessous du crâne qui, d’où je suis, ne m’apparaît pas de face. Je résiste au désir de me déplacer. De mon point de vue, j’apprends à nouveau que, toujours, quelque chose se dérobe. Ce que j’aperçois, c’est la petitesse du crâne, la finesse des os. Isaac, on me l’avait dit, n’était pas grand. Je pourrais nommer fémur, radius, mais je pense plutôt&nbsp;: jambes, cuisses, bras. J’invente leur chair, venant se confondre avec la terre épaisse, humide, qui colle, çà et là aux os.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Le corps réduit à son squelette retourne à l’enfance. Voici l’espace restreint juste à ce qu’il faut pour que tout puisse tenir dans le nouveau cercueil qu’on ferme. On y cloue une plaque, très simple, où figure l’essentiel, nom et dates désormais lisibles. Nous rejoignons le nouveau caveau qui lui est destiné.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">J’éprouve une grande difficulté à penser quoi que ce soit. Je m’imagine remué, désarticulé, chose sans chair. Dans la solitude de la pensée, le sens se dérobe et il faut faire un effort pour en trouver un. C’est par soustraction de croyances et de valeurs que vient à moi la pensée. L’humidité, la terre, les os, leur couleur pâle et sombre à la fois, la matérialité du corps qui demeure, pourquoi faut-il que je me sente si pauvre de ne faire que les voir&nbsp;?</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Les fossoyeurs ont semblé toucher les os «&nbsp;le moins possible&nbsp;». Leurs mains avaient l’habileté des jardiniers, leur saleté aussi, qu’on oublie à la beauté des parterres fleuris. Les côtes ont été regroupées à la hâte, en tas, juste sous le crâne, et je me répète leurs gestes délicats d’avant la fermeture du cercueil. Je n’ai fait qu’apercevoir, de haut, de loin, la courbe frontale, à peine l’arête nasale. Ils ont regroupé les vertèbres, grossièrement, sans le souci de leur alignement. Dans la terre, auparavant, la décomposition des chairs n’empêchait pas la tenue de l’architecture générale du squelette. La pourriture stable du bois laissait intact l’ordre anatomique. Dans le nouveau cercueil, les os gagnent en liberté. Quand les fossoyeurs, pressés d’en finir, soulèvent avec un rien de cérémonie, la boite claire, de la taille d’un enfant, la boite clouée, vissée, le bruit sec des os remués donne à imaginer encore le désordre. On a dérangé le repos du père.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Tout s’accélère alors&nbsp;: Micha, le fils pieux, prononce les mots du rite. Les amis répondent, ponctuent, d’une connivence qui trace une limite au-delà de laquelle je n’irai jamais et qui me condamne à l’étrangeté. Les langues se mêlent autour du cercueil&nbsp;: l’hébreu, l’arabe, l’italien, le français, l’anglais du petit-fils, Menahem Mendel, attentif et distant, toutes ces langues qu’articulaient jadis les mâchoires désormais disjointes d’Isaac. Je reste à la frontière du rite et des langues, prisonnier, ici, d’une douloureuse singularité, multipliant l’épreuve du manque. Me battre sans répit, repousser les pièges d’une appartenance forcée. Creuser en moi l’abîme d’être seul, résister à l’effroi, transfigurer les menaces en affirmations triomphantes, poursuivre l’effort des arrachements, comme Isaac s’arracha aux injonctions de l’apprentissage religieux, rejoindre sa rébellion, m’adonner aux joies libératrices des ruptures, apprendre à jouir de perdre, inventer les formes joyeuses et impérieuses de la distance. Condamnés à feindre&nbsp;: la même feinte d’être unis, dans la proximité du rite et dans la proclamation silencieuse de notre solitude, la même indépendance de chaque os, ou, pareillement, du corps entier, mêlé de terre et séparé, distingué et confondu par le sourd travail de la mort. Feinte de penser.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Inconvenance des phrases au chemin de la pensée qui contredit la vérité du corps promis à la dislocation. Mise en forme des molécules, hasard et forces confondues, sans fin. A l’entrée du cimetière, H. et moi, à distance de l’événement, dialoguions sur les conflits de la science et de la foi, convaincus de nos bonnes raisons, complices. La finalité était un rêve pourfendu par Spinoza et Darwin, et la foi, agrippée à sa téléologie, nous paraissait une énigme. Ensemble, H. et moi nous liguions en secret contre le fils d’Isaac, le saint fils revenu aux certitudes de la Loi ancestrale, ordonnateur du rite, guidant de son savoir l’hommage des vivants au mort. Et, dans la bouche des incrédules, du plus loin de la mémoire, reviennent les répliques de la célébration&nbsp;: Kaddish. Isaac, l’insurgé, le mécréant, l’irrespectueux rebelle, reçoit les sacrements au nom d’Adonaï. Lui, le despote d’humeur mauvaise, le fautif d’amours illégitimes reçoit l’ultime hommage de ceux qu’il engendra, entouré comme jamais il ne le fut, tous reproches tus au seuil du gouffre, associé aux cercueils du clan, autres morts ignorés que ses os rejoignent. Et voici le moment de l’émotion, des ultimes frayeurs, comme lorsqu’à la tombée du jour la bêtise vous prend sans que vous n’y puissiez rien.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Ma mère se souvient qu’apprenant la mort de son père elle avait jubilé en cachette, orpheline, enfin, l’enfant chérie mal aimée d’un père terrible et redouté. Son «&nbsp;bijou&nbsp;», avait-il écrit, malade, avant de mourir seul, un jour froid de janvier 1938. Ma mère, aujourd’hui, résiste mal aux larmes qui viennent malgré elle. Nous savons notre faiblesse, aux moments des séparations. Chacun répand un peu de sable qui résonne sur le bois creux et profond, sous le regard inquiet et dessillé de mon fils. Il hésite et résiste aux gestes communs, refuse de jeter le sable au fond. Le voici, de son refus même, engagé en la fatalité d’imaginer, condamné à partager avec ceux qui perdent, accédant au savoir qu’une perte est, ainsi, l’irréparable que nos gestes feignent si souvent d’ignorer. Micha, le fils pieux, dira les mots du Kaddish, rejoignant l’oubli du corps défunt. Amen. Les allées du cimetière, chaotiques, ralentissent le mouvement des voitures. </span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Je me souviens d’un temps lointain où nous fouillions la terre d’une vieille église provençale. Nous y avions trouvé par hasard un ossuaire. Nous creusions à tâtons, aveugles aux aspérités du sol, nous déchirant les doigts aux caillasses tranchantes. Parfois, notre sang, se mêlant à la terre, allait nourrir les cadavres et nous nous en amusions. Nous avions découvert des plaques de chaux qui portaient l’empreinte de vêtements décomposés. La peste avait ici décimé les populations. Autour d’une phalange, un anneau vert de gris. D’autres fois, nos pioches maladroites faisaient éclater les restes d’un crâne. Nous étions sans métier, légers, désinvoltes. Nous nous contentions de débris insignifiants que nous collectionnions. Jamais le moindre récit ne venait combler nos impatiences. </span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Plus tard, nos oublis avaient ouvert de grandes aires désertiques. Nomades, nous faisions trafic de souvenirs et nos échanges étaient ruineux. Que cherchions-nous&nbsp;? Les récits familiaux nous persuadaient de devoir renoncer à la moindre vérité. Et puis, soudain, les secrets nous furent livrés. Une parole léguée nous rendait riches. Intimidés. Nos rêves de lumière prenaient forme. J’avais longtemps interrogé les témoins qui se taisaient obstinément. Il me restait la puissance des charmes nocturnes qui me poussaient vers les zones chaotiques de la fiction. J’inventais Isaac, sans image. Un jour, on crut le reconnaître sur la photographie d’un livre de souvenirs, ce devait être, disait-on, ce petit homme, au centre de l’image, le seul qui ne souriait pas. Mais déjà, la fatigue à l’époque devait tirer ses traits, et la pâleur les affadir. Non, la maladie devait l’avoir affaibli. Il ponctuait ses lettres adressées à sa maîtresse, ma grand-mère, d’un «&nbsp;ton maigre Isaac&nbsp;». L’homme photographié n’était pas maigre. L’enquête forçait à relancer nos imaginations sans images. Je n’aurais donc vu d’Isaac que la charpente défaite, j’aurais approché, scruté, touché presque ses os sans avoir jamais vu son visage.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Nous sortons du cimetière. Mon fils est calme. Quelle émotion silencieuse l’aurait atteint&nbsp;? Je cherche les mots qui l’en libèreraient. Il m’oppose qu’il ne connaissait rien de cet homme. Pas même une photo. Où l’image fait défaut, nous nous livrons à la dépendance des récits, des surgissements accidentels de leur mémoire, à laquelle je ne cesse d’ajouter les défaillances de la mienne. L’image seule embaume les corps et ravive les deuils. Privés d’images, substituant à l’épouvante des chairs meurtries la simple idée de la mort abstraite, nos liens renforcent en nous les lignes de nos résistances. Les émotions transitent, cherchent en nous le bon chemin, troquant le deuil contre l’étrange joie d’un partage.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Cinquante ans nous séparaient de l’instant où, intact encore et reconnaissable, le corps d’Isaac, cadavre esseulé, accompagné de connaissances lointaines, était laissé au repos de la terre. Sa tombe était d’une simplicité parfaite. Jamais elle ne fut visitée. A moins que, peut-être, une femme habillée de rouge…</span></p><p style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"></p><p style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"></p><hr /><p class="auteur-invite-pres-preambule" style="font-family: Georgia; font-size: 10pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 10pt;">Gilbert Cabasso est professeur agrégé de philosophie. Il a enseigné durant 22 ans au lycée Victor Duruy à Paris. Retraité depuis 2011, il continue d'animer le ciné-club qu'il y a créé. Il est membre du comité de rédaction de Transitions.</span></p><p class="auteur-invite-pres-preambule" style="text-align: justify; line-height: 18pt;"></p><p style="text-align: justify; line-height: 18pt;"></p></div></div></div>]]></description>
			<author>etoussaint@eponim.com (G. Cabasso)</author>
			<category>Juste un texte</category>
			<pubDate>Sat, 26 Apr 2014 13:00:00 +0000</pubDate>
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			<title>Juste un texte n° 4 - G. Cabasso - Speranza</title>
			<link>https://www.mouvement-transitions.fr/index.php/juste/juste-un-texte/sommaire-des-textes-deja-publies/664-juste-la-femme-en-rouge-ii-speranza</link>
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			<description><![CDATA[<div class="row"><div class="col-md-12"><p>&nbsp;</p><p style="text-align: right;"><strong><span style="font-size: 18pt; color: #1c7d9b;">Juste&nbsp;un texte n° 4<br /></span></strong></p><p style="text-align: right;"></p></div></div><div rel="table" style="width: 96%;" border="0" align="left"><div class="row"><div  style="" class="col-md-2">&nbsp;</div><div  style="" class="col-md-10"><p><strong><span style="color: #990033; font-size: 14pt;"><br />La femme en rouge (II)<br /><span style="font-size: 18pt;"><br />Speranza<br /></span><br /><br /></span></strong></p></div></div><div class="row"><div  style=" text-align: center; color: #990033;" align="center" valign="top" class="col-md-2"><span style="font-size: 12pt;"><span style="font-size: 12pt;"><em><strong>Gilbert Cabasso<br /><br /></strong></em></span></span><span style="color: #ab1027;">28/06/2014<br /> </span></div><div  style="" class="col-md-10"><p style="text-align: justify;"></p><p style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><em><span style="font-size: 12pt;"><em>Ce serait le texte d’un vieil enfant habité de phrases et d’histoires interrompues, de langues mêlées, décidé à réparer le monde ancien de ses origines perdues, à faire résonner de quelques harmonies le silence et le désordre des dissensions. A qui s’adressent nos réminiscences&nbsp;? Le hasard les destine. C’est un texte ancien où s’invente le tracé perspectif d’un jeu de rencontres tremblées, comme passent, la nuit, les fantômes devant le cadre d’une fenêtre, aspirant à la déchéance de goûter aux délices du monde coloré.</em></span></em></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><em><span style="font-size: 12pt;"><em>&nbsp;</em></span></em></p><p class="texte-ordinaire" style="font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: center;"><span style="font-size: 14pt;">* * * </span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">C’est l’été. La clarté du ciel est menacée. Le gris des nuages est d’acier au-dessus de la mer indiscernable de l’horizon. Certains gris virent au bleu, un bleu d’une lourde densité. Le jour se ferme sur la nouvelle. Personne ne sait quand c’est arrivé. Les télégrammes tardaient à être transmis. Les lenteurs administratives auxquelles les familles ajoutaient les obstacles de leurs querelles expliquent le retard. Les ruptures et les silences opaques ont suivi. J’habite ces silences. Les mots sans destination m’acheminent vers leurs commencements. Qui pourrait s’insurger contre eux&nbsp;? Les morts ne veillent plus. La mémoire est lâche, partielle, parcimonieuse, truquée, trouée de partout. J’imagine. J’imagine dans l’augure, dans la clarté menacée du ciel, la propagation de la nouvelle.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Les généalogies sont incertaines. Je les amorce à Isaac, mon grand-père. Impossible d’aller au-delà. Son nom allemand me porte aux confins d’une histoire possible qui travaille le présent de mes actes. J’aspire à l’évidence d’un nom. Lui, confond toutes les pistes, brouille l’aventure et la suscite. Isaac Federman, l’homme de plume, ainsi nommé pour tout l’avenir,&nbsp; son passé résonne de l’Occident, de ces villes d’Europe orientale que d’autres&nbsp; ont quittées, avant et après lui,&nbsp; poussés par la peur et le besoin. Le voici devenu l’enfant d’une ville heureuse aux rives lumineuses du Bosphore. La ville empeste d’odeurs de peaux mêlées au crottin. Isaac traîne dans les sentes misérables des quartiers du port. De son enfance, les états civils ne livrent rien, ni les registres communautaires. Les questions s’obstinent et l’enquête avorte. Les mots se délabrent comme le bois des maisons d’Istanbul. Le voici qui s’enfuit encore, qui s’arrache aux exigences de la Loi, rejette Dieu, refuse les exigences du temps d’avant, se glisse dans les interstices des images d’un film d’Elia Kazan. Un père pieux, un saint homme, le voudrait pieux et saint, comme lui. Il s’insurge. Il a douze ans quand un oncle lointain&nbsp; l’accueille en Egypte. Il arrive à&nbsp; Alexandrie. Il s’émerveille de la beauté du port, de l’ample corniche. Isaac ne s’attarde pas. Je le sais maintenant rebelle, impatient. Il brûle les étapes, presse le pas. On s’étonnait qu’enfant, j’eus sa démarche. J’écris à la suite de son nom l’aventure de ses rencontres, la surprise des paysages, leur platitude africaine, leur fadeur, comparés aux douceurs des collines byzantines, aux rimes des dômes et des minarets, leurs césures de poème.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">J’écris les lambeaux de son nom, la tentation vaine de réciter les étapes de la&nbsp; vie défaite de cet homme qui vient de mourir, la nouvelle circule déjà. C’est une femme sans nom qui la reçoit, une femme sans visage qu’Isaac n’avait d’abord connue qu’en lui écrivant. Je laisse cette femme sans visage ouvrir la première le télégramme qui achève leur histoire. En quelle langue s’écrivaient-ils? C’était une jeune fille d’Izmir. Ses premières lettres l’émeuvent. Il y répond dans la fièvre, la séduction dansante des mots, l’enchantement de quelques vers, parfois, comme pour s’amuser. Ses réponses le charment, chaque relance le trouble. Il la presse de lui écrire encore. Il relit ses lettres,&nbsp; sans fin, et n’attend le soir que pour la joie de les relire. Elle lui manque déjà. Son écriture, sur l’enveloppe, il la reconnaîtrait entre mille. Chaque lettre ouvre un monde nouveau, familier, qui s’arrête à ses «&nbsp;amicales pensées&nbsp;». Elle lui sourit d’un «&nbsp;tendrement à vous&nbsp;» qui précipite son désir de lui écrire encore. Le récit s’amorce, à la trame d’une vie sans événements, agitée seulement de l’urgence de se voir. Mais bientôt, les lettres ne suffisent plus. Il fallait lever le mystère des corps invisibles, se voir, enfin, se&nbsp; toucher. «&nbsp;Je hais les lettres qui nous rapprochent&nbsp; et nous laissent encore si loin&nbsp;!&nbsp;». Le jeune homme travaille, invente sa vie, à force de la raconter. Elle lui écrit un jour que les mots avaient conquis des droits sur eux. Isaac l’attendra, ne cessera de l’attendre, qu’elle le sache. Il l’épousera. Ces lettres brûleront un jour, dans le drame de la trahison qui destitue la vie entière, la tranquillité des étés, la sérénité gagnée contre la tragédie des meurtres et des guerres. Les informations restent si pauvres.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Et puis, la jeune fille d’Izmir débarque à Alexandrie. Le charme des&nbsp; mots est rompu. On dit qu’elle est laide. Le corps contredit la fièvre des images, et ne demeure que la complicité des voix et des chants. Il l’épouse. Isaac se coule dans le rôle qu’on attend de lui. Il devient père. Il&nbsp; joue. Il boit. Il jouit d’une&nbsp; «&nbsp;bonne situation&nbsp;», apprend des langues, comme il se fait si facilement quand les peuples confondent leurs destins et leurs ambitions.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Dans l’attente de la jeune fille sans nom, Isaac fréquentait Speranza, une femme d’Alexandrie, grave, exigeante, qui dramatise son existence et s’entête dans le célibat. Sa mère qui avait fui les pogroms d’Odessa, ceux de 1905, épouse un tailleur corfiote, misérable et nerveux. Speranza est l’aînée d’une famille nombreuse&nbsp;: deux frères, deux sœurs. Sa mère meurt en couches. Speranza ressent le devoir d’aimer le petit frère comme son fils. De l’époque de sa rencontre avec Isaac, je garde une image, apprêtée, où sa beauté resplendit. La photographie, par endroits, semble lépreuse, éraflée. On a dû la retoucher. Enfant, la trace, surajoutée d’un léger coup de pinceau d’un&nbsp; gris qui la corrige, me gêne, à l’endroit où le flou de la dentelle recouvre Speranza jusqu’au cou. D’une éponge définitive, je rends à l’irréparable la seule image qui nous reste de sa jeunesse. Son œil est inquiet. La lumière de la photographie, pâle, protège la fine fragilité de ses traits. Isaac ne sait pas encore à quel point il l’aime Elle travaille beaucoup, gagne l’argent nécessaire à l’entretien des enfants, s’occupe de la maison, de son père égaré. Tout le monde compte sur elle. Pourquoi consent-elle à se fiancer&nbsp;? Un jeune homme aimé meurt. On raconte qu’elle était prête à l’épouser sur son lit de mort. Elle porte le deuil qui l’embellit encore. Isaac l’invite souvent. La femme sans nom devient son amie. La familiarité des après-midis passés ensemble à coudre, dans l’intimité des secrets, dissipe un temps les jalousies naissantes. Les drames se succèdent, les maladies noircissent la vie. Mais l’exagération résulte des ellipses et le relief des tragédies oublie les ralentissements et les répits du destin, le travail du quotidien, la chaleur, les ruses des courants d’air, les bains à Chatbi, les longues promenades dans les jardins de Montaza, les courses et l’enjouement des conversations, les chansons au marché, quand le jasmin se mêle aux effluves amères du port, quand l’enchantement du parfum distille sa nostalgie aux rives du malheur et des pensées. Sourde, la souffrance menace les affections naissantes, les chagrins déchirent le ciel et la mémoire ne retient que l’éclat des orages. La haine sournoise cohabite avec le talent, la fièvre avec l’attente des pâtisseries exquises. On cuit et recuit les pâtes fines, dans la cuisine ombragée, et l’art des mezzés enchante les amis. On joue aux cartes, de longs soirs.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Une enfant meurt. Isaac est désespéré. Un soir, chez Speranza, il s’effondre. Il boit toujours plus. Calcule-t-il ses effondrements, comme on l’en accuse&nbsp;? Speranza doit savoir que, s’il meurt, ce sera chez elle. La famille ne comprend pas qu’elle ait pu céder. Douze années qu’ils s’abandonnent l’un à l’autre, quelle preuve exige-t-il de plus&nbsp;? Elle répète entre eux la litanie de l’impossible. Mais elle le serre contre elle, le console, l’apaise. Elle finit par tout accepter de lui, jusqu’à son propre malheur.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Ma mère pourrait être née d’un tel chantage. L’enfant incarnera pour Speranza la honte d’avoir cédé, la tache de sa faiblesse, la preuve de l’échec qu’elle s’acharnait des années durant à sécréter, comme si le malheur devait l’accabler dès l’origine. Speranza, toujours, a senti peser sur elle la malédiction d’exister. Les hommes rencontrés, les vies auxquelles elle s’attache défaillent. Les maladies les emportent, l’absurdité des accidents les terrasse au seuil des consentements. Jamais les fiançailles promises ne sont célébrées. Speranza vit ses rencontres et ses attentes dans le souvenir grandiloquent des anciens drames. L’enfant grandit en elle, bouge. Le nourrisson&nbsp; crie beaucoup, et la consoler devient son destin. Son renoncement à elle-même, encore. On disait qu’elle aurait voulu être George Sand. Les ambitions agonisent. La femme sans nom lui prêtait ses livres et les rêveries poétiques dessinaient le paysage de leurs soirées. On partageait l’euphorie des rencontres, des cercles cultivés invitaient écrivains et conférenciers venus de France qui initiaient aux nouveautés littéraires un public de jeunes intellectuels discrets et timides, d’étudiants promis aux désillusions des aventures européennes. On se retrouvait au Centre culturel français, au Cecil Hotel, à l’Alhambra, emportés dans d’ardents débats qui finissaient tard, dans la nuit, sur la corniche, où l’on poursuivait les lectures.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">La crise économique rend fou. Le désir flambe et l’alcool console&nbsp;: l’exaltation se convertit en système. Isaac boit avec cette régularité maniaque dont la naissance de l’enfant ne le délivre pas. Avant l’enfant, la brouille, l’impossible imposé à tous.&nbsp; Aucune scène, aucune douleur ne résonne que celle d’un petit corps d’enfant qui sépare les deux femmes, les éloigne sans retour de leur ancienne estime. Isaac se partage entre deux foyers, amer et désolé. L’enfer des domiciles séparés, des haines recuites, des silences de poison. Quelquefois, la rage côtoie l’exaltation. Le petit homme, chauve, sec et frêle, a de formidables colères, aveugle à leurs suites. Dans les crises, le calcul est sans prise. Leurs conséquences occupent toute la durée des vies. L’enfant grandit, capricieuse. Isaac la bat, la soulève de terre, la traîne par les cheveux en pleine rue. Elle s’en souvient. Elle ne veut pas en oublier l’injustice qui la détourne de son père pour toujours. Comment prendre ta défense, Isaac, contre l’obstination à te haïr, où trouver l’argument de ton salut, comment répondre aux questions laissées béantes par ton départ&nbsp;? Je n’entends rien que la rumeur. Parfois, les soirées se passent dans la maison des riches. Tu parles fort. Tu prends à témoin les rares amis qui vous fréquentent encore, les domestiques – on&nbsp; dit ainsi, «&nbsp;les domestiques&nbsp;»<em> -</em> s’esquivent et laissent ton humeur à son libre cours. La colère t’épuise. Tu restes la nuit. Speranza ne te veut plus, mais tu restes. Tu la supplies, tu ne joues plus, le sanglot dissipe ta colère. Tu te négliges. Ta barbe a poussé. Ta chemise de soie bleue, fine, rare -- on&nbsp; remarquait toujours ton élégance --&nbsp; est humide aux aisselles, ouverte, cravate dénouée, tu perds toute tenue. Speranza t’implore de la laisser. Puis, elle se tait, n’oppose plus rien aux nouvelles conditions que tu lui proposes pour régler à jamais vos différends, l’ultime résolution de vos querelles, l’ultime, tu répètes, le pont d’or, Speranza, le miracle de l’homme nouveau que je serai. Toute promesse est vaine. Le quotidien est invivable, étouffant, nuit et jour. On dort mal. L’enfant pleure, la nuit, de tes colères. Ta violence marque toute mémoire.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Le télégramme venait&nbsp; de Paris. La nouvelle circule à mots couverts. Isaac est mort à Paris. On le savait condamné. On lui répétait de se soigner, de quitter Alexandrie, d’aller consulter en France. Son teint était jaune, ses yeux parfois injectés de sang. A Paris, ses forces ne l’autorisent à rien. L’angoisse d’être seul aggrave ses maux. 1937, la tension de ses douleurs, celle de la ville à laquelle les journaux l’avaient préparé se confondent. De la grève ne résulte aucun accomplissement historique. Isaac assiste de loin à l’effervescence joyeuse des défilés, mais il n’entend rien. Les slogans l’égarent, son obsession est de ne plus souffrir, de soulager de ses crampes son corps décharné. L’hôpital le prend en charge. Il lui reste le temps d’écrire, avec application, à Speranza. Quelques lettres d’une écriture lisse, nette et froide. Je lis ces lettres comme j’entendrais la régularité des bruits de la ville dans l’apaisement d’après les sanglots. Isaac évoque les versements de la pension qui vont arriver, le coût de l’écolage, comme on disait, et la politesse d’usage veut effacer les traces des drames anciens. Le rouge des yeux, la fatigue, les taches sur le visage marquent encore le corps des restes des crises, mais c’est fini. Tout est calme. Il ne reste que l’immense fatigue, imperceptible. Sous le regard de l’infirmière, l’écriture se fait à la fois secrète et publique, au bord des derniers moments. Embrasse notre bijou. Je pense affectueusement à toi.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Speranza rentre chez elle. On l’accompagne en calèche. On lui chuchote la nouvelle.&nbsp; De son deuil, je ne sais que l’existence d’un geste. Speranza, on me l’a dit, eut un mouvement de deuil dont j’ignore la nature. L’enfant voit la brusquerie d’un geste qui la surprend. Speranza ne se couvre pas la tête, elle ne dénoue pas ses cheveux, elle ne pleure pas. On peut seulement deviner, aux mouvements de son corps, de ses mains, le choc, l’ébranlement de tout son être. Ce geste, je veux qu’il soit comme l’effacement des rancœurs, celui d’une intime et secrète réconciliation. C’est un tremblement, déjà, la dissipation soudaine des heurts, un geste brusque et inattendu qui rompt davantage que l’ordre et la régularité du quotidien, qui abolit la cohérence qu’on avait travaillé&nbsp; des années durant à construire, la nécessité formelle, édifiante, des discours familiaux, l’obligation patiemment imposée de penser que Speranza ne pouvait aimer cet homme brutal, sans complaisance ni attention, comme si&nbsp; la mort d’Isaac&nbsp; devait la libérer, comme si elle était son salut,&nbsp; et que le destin la débarrassait enfin du despote polyglotte incapable d’aimer sans faire mal. Je veux que par ce geste de respiration, presque insignifiant, Speranza marque sa surdité aux rengaines serinées. Qu’il soit déplacé, indécent, que son deuil fasse une nouvelle fois le choix de la vie, qu’il soit malséant aux yeux du monde, une insulte aux rituels attendus, qu’il ait l’impudeur d’une dernière volupté, contre les simplifications communes, qu’il autorise enfin à réécrire l’histoire, à aboucher la mienne à l’énergie d’une passion rebelle. Speranza, dans l’instant de son deuil, répudie la honte de ces années, la honte monstrueuse d’avoir caché dans l’ampleur de ses robes la vie nouvelle dans son ventre.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Honte à la honte de nos désirs, de nos entêtements secrets à vivre et à aimer. Pourquoi avons-nous consenti à la clandestinité publique, au jeu de l’impossible&nbsp;? Ces journées sans toi, les quelques heures que nous nous autorisions, le noir des cinémas où tu n’entrais jamais qu’une fois les films commencés, sans les voir jusqu’au bout, de peur qu’on ne te reconnaisse, quand nous sortions ensemble, pourquoi, chéri, ce jeu qui me minait&nbsp;? Je ne te raconterai plus jamais la fin des histoires. Quelle emphase pour la fin de nos amours, petit homme des nuits absentes. Comment ai-je pu concéder aux autres l’apparence de ma haine, moi qui te retenais le soir, quand la petite s’endormait dans la fatigue des bains et l’ivresse du vent&nbsp;? La bêtise des histoires qu’on lui racontait, l’ineptie de justifier aux yeux de l’enfant la nécessité de tes départs, le soir, qui m’écorchaient plus que le mal de nous cacher&nbsp;! Il te fallait, lui disions-nous, faire partir les trains de nuit, vers le Caire, toi, le chef des gares égyptiennes, qui vouais ton apparence nocturne aux départs des autres, et c’était toi qui nous quittais&nbsp;! Mais comme c’était bon, quelquefois, ta présence, la nuit, quand la petite dormait. Quelle apparence voulions-nous donc pour elle, Isaac&nbsp;? Le monde entier savait. Qui donc travestissait nos vies&nbsp;? Personne, jamais, n’aura rien gagné au jeu stupide de nos faux-semblants. Qu’il parte ou reste, l’ordre demeurait dans l’immuable indécence que leur imposait la vie.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Des jugements des familles, Speranza fut soudain lasse et la fatiguait qu’Isaac leur eût concédé si longtemps l’hypocrisie. Sa décence s’effondre au deuil. Elle n’aura plus que le souvenir de ses récits, la mémoire de sa mémoire, pour elle seule, enfouie en elle, dont personne ne dira jamais rien, les récits qui l’enchantaient quand il lui parlait de Constantinople, crasse et richesse confondues, l’attardement des migrations aux rives rêvées du Bosphore, l’enfer des attentes au port, le visage d’une jeune russe, blonde, juive, qu’il avait revue quinze ans plus tard au Khan el Khalili, à peine croisée, reconnue, son sourire, la mélancolie de son regard, jamais oubliée. Speranza, souvent, s’amusait, oubliait ses colères, la tiédeur du soir parfumé l’alanguissait. Ni l’un ni l’autre ne savaient après l’amour si c’était elle qui l’avait retenu, ou lui qui avait cru comprendre qu’elle le retenait, ou lui qui l’avait convaincue, ou elle qui avait cédé à l’idée du plaisir qu’il aurait à ce qu’elle le retienne un peu. Et de leur joie, dans la nuit tiède, de leurs rires étouffés, qui pourrait parler&nbsp;? L’enfant dormait quand, oubliant les médisances et les conformismes, ils arrachaient au destin quelques bribes de bonheur.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Au matin, Speranza réveillait l’enfant, la câlinait longuement, au lit. Sa tendresse était entière, et la petite croyait devoir sa tranquillité au départ du père qui la dérangeait toujours et contredisait tous ses désirs. Il suffisait qu’Isaac nomme caprices la moindre de ses envies pour qu’elle s’impatiente de sa présence. Le temps qu’Isaac passait avec sa mère lui était imposé, du moins Speranza le lui laissait-elle entendre. La petite aimait que sa mère en limite la durée. La nécessité complotait au départ, les trains ne pouvaient pas attendre. L’enfant comptait, comptait obstinément, ressassait le compte à rebours de ses départs. A l’endroit, à l’envers, jusqu’à cent, zéro, aller et retour. Mais il s’attardait toujours un peu trop. Alors, les règles s’ajoutaient, le jeu était toujours gagnant. Le matin, le père était parti, l’enfant ne savait plus quand elle avait gagné, parce que le sommeil avait eu raison de son impatience. Speranza l’entourait, elle seule, de son amour exclusif, de ses chansons d’éveil, de ses caresses, sans qu’elle sache que la paix entre elles, l’enfant la devait au comble d’une nuit d’amour, à la fraîcheur retrouvée du petit matin. Isaac quittait alors Speranza avec cette maladresse dans laquelle elle reconnaissait sa passion. A la porte, il retrouvait la dureté que Speranza lui faisait perdre. Il se coulait dans le sérieux et la gravité sèche de ses fonctions, se bardait de froideur, se préparait à d’autres affrontements, aux reproches, aux orages, aux accueils évasifs ou résignés, à la négligence.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Les hypothèses s’ordonnent aux impatiences de la mémoire. Je me joue des absences et des incertitudes. Aucune grammaire ne devrait autoriser le présent. J’accompagne des chimères jusqu’aux vraisemblances de mes fictions. Isaac ne cesse de fuir. On ne sait quoi. Les points d’origine se multiplient et se dispersent. Quittant Speranza, il échappe à sa fébrilité tremblante, soulagé de rejoindre le refuge d’une image de normalité. Et s’il s’arrache à la plate conformité du ménage, aux sortilèges de la femme talentueuse, c’est comme s’il cherchait sa propre perte, dans la surface vibrante de sa fragilité.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Speranza, elle, ne travaillait plus. Les exigences de l’enfant occupaient son existence entière. Comme si elle devait expier la faute de sa naissance. La ville se rétrécissait aux promenades désirées. Elle avait lu, beaucoup. Renan<em>. La Vie de Jésus</em>,&nbsp;<em>Le livre de</em> <em>Job</em> ?&nbsp; Plus aucun livre à la maison. Peut-être quelques brochures de Lénine, le héros de la Révolution, qu’elle adorait, dont elle parlait à l’enfant, dont elle rêvait. Elle savait les âpretés de la lutte. Elle avait eu, avant la naissance de l’enfant, l’ardeur d’une militante, au grand magasin où elle travaillait, pendant la Grande Guerre. La direction des Galeries Lafayette donnait l’ordre, depuis Paris, de licencier la moitié du personnel. Elle proteste, s’insurge, pousse à la révolte ses collègues qu’elle fascine et terrorise. Il fallait partager le travail, accepter de gagner moins, la moitié s’ils voulaient. Elle fomente la grève, les vendeuses la suivent. Elle convainc, elle l’emporte, mais elle n’a jamais le sentiment d’avoir gagné. Tout l’indigne, la désespère, au comble des discussions, quand elle cessait d’avoir les mots de la justice vive. Elle se taisait alors, et n’entendait plus rien. Dans l’écrasement de n’être pas comprise comme il fallait, la fièvre, l’impatience, l’idée de mourir.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Le tremblement la prend toute&nbsp;: c’est une sensibilité aux choses de l’horreur, au dénuement, au vent du désert, l’abomination du jeune homme agonisant dans le désespoir de l’aimer, l’effroi des enfants pâles, de leurs sommeils d’hiver et de rue. Le tremblement l’envahit quelquefois de ne pas comprendre la vie remuante, le fruit de ses entrailles. Lisait Renan. Et s’embrasait aux baisers gris d’Isaac, comme à la révolte qu’elle retournait contre elle. Elle voulait en finir.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">L’enfant la confine dans l’inaction, le petit ouvrage, les courses quotidiennes, l’attention aux «&nbsp;meilleures choses&nbsp;», les pommes de France, les œufs de saumon, la bêtise de céder à tous ses caprices et la sourde, l’enivrante satisfaction d’avoir tout le monde contre cette bêtise, comme si l’enfant illégitime devait légitimer la satisfaction de ses moindres désirs. Isaac est mort et le geste de son deuil sépare Speranza. Son chagrin s’affiche. Nul n’en parle. La folle a ce talent rare de souffrir de tout. Au geste de sa mère, on ne sait pourquoi, l’enfant rit. C’est plus tard qu’elle apprend la mort de son père, un camarade de classe lui annonce triomphant qu’elle a un frère, une sœur, qui viennent aussi de perdre leur père, un homme qui porte son nom, mort à Paris, son père à elle, en somme&nbsp;! Et l’enfant éclate de rire. Elle rit deux fois, ce jour-là. De ne pas croire à cette histoire d’un père habitant Camp César, ce quartier qu’elle ne connaît pas. Et de vouloir y croire, tant la nouvelle l’enchanterait, qu’il soit mort, celui qui la terrorisait&nbsp;! Ce serait un cadeau beaucoup trop beau. C’est un cadeau. La mère et l’enfant pensent pouvoir se retrouver, se rapprocher encore, mais c’est l’inverse. Le deuil de Speranza la condamne au secret. Elle serre contre elle l’enfant chérie. Aucun homme ne pourra comme elle aimer la petite bâtarde. L’enfant sait jour après jour ce qui la damne et la comble. La haine du père, la joie de l’avoir perdu se confondent. L’enfant ne porte pas le deuil. L’événement ne laisse en elle aucune trace de regret. Elle ne se doit rien, désormais. La mort d’Isaac la dispense de toute imagination. On l’enterre à Pantin. Le mot est gris, pluvieux, sale et drôle, d’une drôlerie cosmique. Le mot embourbe ma vie, dérive insignifiante et dérisoire, pâleur fade des récits sans chair. On raconte qu’une femme grande, belle et très maquillée, portant une robe d’un rouge vif, assistait à l’enterrement, un peu en retrait, éplorée.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">La mort de Speranza laisse en moi des traces incertaines. Avais-je quatre ans&nbsp;? Cinq&nbsp;? Le gris, le noir sont les couleurs de mon enfance. Parfois, le dimanche, nous visitions des maisons de repos. Là, Speranza pourrait tranquillement finir ses jours. Nous&nbsp; trouvions de vieilles maisons sombres dont l’odeur reste encore pour moi celle de vieux dentiers. Son imploration de ne pas mourir à l’hôpital ne devait rien changer à l’ordre des choses. Les noms des lieux de sa mort, Picpus, Rothschild,&nbsp; la rue Santerre, définissent un espace d’une géométrie froide. En moi, se confondaient hôpital, asile, orphelinat, lieux froids, déserts, murés, sans horizon. Plus tard, j’imaginais que la section Picpus avait joué un rôle déterminant dans les insurrections populaires et la mobilisation des Parisiens, pendant la Révolution, parce qu’il me semblait certain que les déshérités de l’endroit en avaient, un jour du passé, abattu les murs. «&nbsp;Section Picpus&nbsp;», annonçait le contrôleur de l’autobus, juste avant l’arrêt.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Quelques mois après la mort de Speranza, mes parents ont dû acheter un dictionnaire, un&nbsp;<em>Petit Larousse</em> <em>illustré</em>, dont les images étaient en noir et blanc. J’y cherchais les mots du corps et de l’amour. Je m’attardais aux planches qui m’apprenaient à la fois les toiles des maîtres et la beauté des femmes. Je m’étonnais de ne pas y trouver le nom des gens que j’aimais et admirais, et j’apprenais par cœur les dates de naissance et de mort des grands hommes, des musiciens et des peintres. Je calculais l’âge de leur mort, et dans les biographies que je lisais, je&nbsp; m’intéressais&nbsp; souvent aux descriptions de leur agonie. L’histoire du monde me paraissait sanglante et les supplices me fascinaient. La toilette de Speranza, quelques semaines avant sa mort, reste associée en moi à un tableau de Gauguin: deux femmes portent sous leurs seins une sorte de plateau fleuri. Leur beauté rime avec la fine légèreté des pétales roses. Le tableau est d’une pudeur, d’une tonalité triste, assombrie,&nbsp; comme si le peintre n’était déjà plus contemporain de la nudité des femmes, comme si le tableau se voulait le geste d’une réminiscence. Leur regard, la grâce de leurs seins reposant sur les pétales, la douceur exquise de leurs lignes me restituent toujours le moment d’un dimanche matin où ma mère, avec une attention, une retenue que je ne lui connaissais pas, lavait Speranza, assise près de la table, et faisait couler lentement l’eau d’une cuvette sur ses seins blancs dont la beauté me semblait admirablement préservée. Je ne sais si les femmes de Gauguin transfigurent l’image que je garde d’elle, ou si Speranza, malgré son impotence, sa fragilité, ses cheveux gris, son extrême pâleur et ses tremblements, me troublait de sa beauté qui éclipsait sa maladie. Je ne pouvais me défaire du sentiment que nous l’abandonnions, qu’elle en éprouvait une profonde tristesse et que nous participions à l’affreuse entreprise de la priver de tout avenir. Son malheur fait écho à celui dont le regard des femmes tahitiennes est habité pour toujours.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">J’appris, beaucoup plus tard, qu’en Egypte, le jour où Speranza avait acheté un dictionnaire avait été comme une fête. J’écrivis, dans la forme exaltée d’une épopée restreinte, quelques lignes fiévreuses et naïves&nbsp;<em>: «&nbsp;Speranza, en moi, ton corps se conjugue au rythme du savoir humain. Livre de toutes les histoires, livre de tous les livres, où j’épèle mon histoire au flux de la tienne confondue. Speranza, l’alphabet creuse en moi les traces de l’oubli, l’abîme de nos méconnaissances. Ô livre, le corps des femmes et leur beauté, où tu m’offres la tienne, où se profile le signe de l’appel, où surgit l’ordre du possible, où s’ancre la langue et s’avère l’identité, où le nom absente la vie, et la béance éclate&nbsp;! Ô présent, feuille aveugle offerte aux signes d’une main oublieuse&nbsp;!&nbsp;»</em> Je cherchais une ampleur que l’expression me paraît toujours atténuer, l’emphase que la langue trahit parfois, sans trouver l’accent qui pourrait dire ton nom, sa survivance tremblante. Je ne trouve jamais la nécessité sonore de nos coïncidences. Je hais l’ambition d’être lu et l’imposture d’en écrire le dégoût. L’œil brûle nos traces et les ressuscite, dans la ruse des fictions. Les mots esquissent d’autres images, et le même alphabet déploie ses subterfuges qui m’emportent aux limites de leurs mains aveugles, quand Speranza et Isaac s’aiment, se serrent contre toutes les menaces, quand Speranza griffe Isaac, et le brûle, à bout d’elle-même, quand il touche en elle la limite où la nostalgie se brise, où l’oubli guette et triomphe. La mer emplit le monde de son obstination comme le chant des cigales, et la morne régularité des choses contre lesquelles l’histoire des hommes s’insurge toujours.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">En Speranza, la maladie n’est plus un accident. Elle devient le quotidien de son entêtement à survivre. Et depuis, ma curiosité des médicaments, des soins et des attentions, mes scrupules et mes dégoûts, les douceurs et les complaisances me viennent de cette femme qui accompagne mon entrée dans le monde des mots et des peurs. Nous habitions la même chambre, nos lits étaient proches. Ses veilles nocturnes et ses cauchemars, la menace de ses chutes ne me dérangeaient pas. Je me souviens mal de ses appels, de ses insomnies. Je n’ai souvenir que de mes étouffements sous un gros édredon de plumes bleu pâle.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Deux images de Speranza se confondent, se superposent&nbsp;: l’une, jeune, vibrante d’un bonheur toujours menacé, l’autre infirme et mutilée. Les mots qui me viennent aujourd’hui sont ceux du délabrement, de la misère, des blessures et des abjections, de la puanteur des escarres, le Parkinson et la blancheur soignée de ses cheveux. Les effrois de mon enfance ne tenaient pas à elle, mais elle ne savait rien leur opposer. Un soir, je suis seul avec elle, l’appartement est minuscule, et nos angoisses confinées. La terreur me retient d’aller seul faire pipi. Je pleure de ne trouver aucune aide contre les fantômes de la maison. Ma plainte augmente ses objections, intensifient encore ses tremblements, son exaspération. Et voici maintenant qu’elle m’offre, ironique et stupide en sa colère, sa bouche grande ouverte pour que j’y pisse, si j’ai si peur. Ai-je encore longtemps pleuré&nbsp;? En quelle grandiloquente dérision tenait-elle sa propre déchéance&nbsp;? Ses souffrances, de longues journées, firent de moi un garde-malade vigilant. Notre tête-à-tête affectueux et contraint, quelquefois amusé, toujours dense, traverse tout le temps de ma vie.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Les jours gris de mars commençant, l’imminence de la pluie sans violence, l’épreuve d’écrire au cœur d’une absence désormais sans affect, abouchée à l’histoire questionnée de toutes les origines, prolongent les derniers moments d’une irréparable solitude. Je vois encore sa bouche béante, devenue un court instant de folie ce qu’elle sera toujours, le dépotoir de mes angoisses, et son regard égaré qui tourne dans le vide. De sa mort, je ne sais rien. Quinze années séparent celle des deux amants.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Speranza et Isaac furent le premier chapitre du malheur, la marge obligée de toutes les fictions. L’hôpital est le lieu de leur ultime abandon, dans la crispation de leur agonie. Leur séjour y achève leur exil, en ces salles communes, infectes et délabrées. Leurs appels se perdent en râles et gémissements inutiles. La mort ne les surprend pas.</span></p><p class="texte-ordinaire" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt;">Speranza arrive d’Egypte en avion. La nuit. Enfant, j’imaginais qu’elle s’était approchée des étoiles.</span></p><p style="margin: 5.0px 0.0px 5.0px 19.9px; text-align: justify; line-height: 17.0px; font: 12.0px 'Times New Roman';"></p><p style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"></p><hr /><p class="auteur-invite-pres-preambule" style="font-family: Georgia; font-size: 10pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 10pt;">Gilbert Cabasso est professeur agrégé de philosophie. Il a enseigné durant 22 ans au lycée Victor Duruy à Paris. Retraité depuis 2011, il continue d'animer le ciné-club qu'il y a créé. Il est membre du comité de rédaction de Transitions.</span></p><p class="auteur-invite-pres-preambule" style="text-align: justify; line-height: 18pt;"></p><p style="text-align: justify; line-height: 18pt;"></p></div></div></div>]]></description>
			<author>etoussaint@eponim.com (G. Cabasso)</author>
			<category>Juste un texte</category>
			<pubDate>Sat, 28 Jun 2014 16:00:00 +0000</pubDate>
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			<title>Juste un texte n° 5 - L.-A. Abdou - La maîtresse du temps</title>
			<link>https://www.mouvement-transitions.fr/index.php/juste/juste-un-texte/sommaire-des-textes-deja-publies/663-juste-la-maitresse-du-temps</link>
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			<description><![CDATA[<div class="row"><div class="col-md-12"><p>&nbsp;&nbsp;</p><p style="text-align: right;"><strong><span style="font-size: 18pt; color: #1c7d9b;">Juste&nbsp;un texte n° 5<br /></span></strong></p><p style="text-align: right;"></p></div></div><div rel="table" style="width: 96%;" border="0" align="left"><div class="row"><div  style="" class="col-md-2">&nbsp;</div><div  style="" class="col-md-10"><p><strong><span style="color: #990033; font-size: 14pt;"><br /><span style="font-size: 18pt;"><br />La maîtresse du temps<br /></span><br /><br /></span></strong></p></div></div><div class="row"><div  style=" text-align: center; color: #990033;" align="center" valign="top" class="col-md-2"><span style="font-size: 12pt;"><span style="font-size: 12pt;"><em><strong><br /><br />Lou-Anne Abdou<br /><br /></strong></em></span></span><span style="color: #ab1027;">05/07/2014<br /> </span></div><div  style="" class="col-md-10"><p style="text-align: justify;"></p><p style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"></p><p class="texte-ordinaire-fable" style="text-align: right;">1<sup>er</sup> janvier 2013</p><p>&nbsp;</p><p class="texte-ordinaire-fable"></p><p class="texte-ordinaire-fable">Ma chère sœur,</p><p>&nbsp;</p><p class="texte-ordinaire-fable">Comment vas-tu&nbsp;? Je suis désolé de ne pas t’avoir donné de mes nouvelles plus tôt, j’ai été très occupé. J’imagine très bien ce que tu me dirais&nbsp;: «&nbsp;Comment ça “tu as été très occupé”&nbsp;? Il y a des inventions très utiles pour communiquer à distance&nbsp;: le téléphone et le mail, nous sommes au XXI<sup>e</sup> siècle, bon sang&nbsp;!&nbsp;». Mon portable s’est cassé et… je préfère écrire des lettres. Je suis de ceux que tu qualifierais sans doute de «&nbsp;fossiles&nbsp;»&nbsp;: ceux qui se délectent du glissement du stylo-plume sur le papier à lettres et ont en horreur le toucher du clavier.</p><p>&nbsp;</p><p class="texte-ordinaire-fable">Cela fait trois jours que je suis dans mon nouvel appartement, il n’est pas grand mais il est confortable, lumineux et l’on peut voir les toits de la ville. Au milieu des cheminées, se découpe, à l’horizon, la silhouette d’une majestueuse tour sur laquelle est installée une gigantesque horloge.</p><p>&nbsp;</p><p class="texte-ordinaire-fable">Comme j’ai encore quelques jours devant moi, avant de commencer mon nouveau travail, je pourrai partir à la découverte de cette ville qui m’est encore inconnue.</p><p class="texte-ordinaire-fable">Je te souhaite une bonne année et une bonne santé.</p><p class="texte-ordinaire-fable">Embrasse tout le monde de ma part.</p><p class="texte-ordinaire-fable">Ton frère</p><p class="texte-ordinaire-fable"></p><p class="texte-ordinaire-fable">Devrais-je ajouter quelque chose&nbsp;?… Rien ne me vient, ma tête est vide… Je décide finalement d’aller poster ma lettre, cela me fera faire un tour. En sortant de l’immeuble, je prends une grande inspiration, m’imprégnant ainsi de l’air de la ville, un souffle hivernal assez doux pour l’époque. Après mon passage à la poste, je continue mon chemin, au hasard. Il n’y a personne dans les rues&nbsp;; enfin si, deux ou trois passants, quelques pigeons et moi, c’est normal, il est six heures du matin. La brume recouvre la ville, je ne reconnais plus les rues, je me suis perdu, mais qu’importe, je continue malgré tout ma promenade. Je suis tout à coup pris de maux de tête atroces, j’entends des bruits&nbsp;:&nbsp;des klaxons, des voix, tout semble se confondre et devenir une masse informe, je ne vois qu’un épais brouillard. Suis-je devenu fou&nbsp;? J’essaie de marcher droit, je titube comme si j’étais ivre. Je lutte, mais je n’y peux rien comme si mes forces m'avaient abandonné, mes sens ne m’obéissent plus, je suis piégé dans une tempête de bruits incessants et stridents. Je marche, tant bien que mal, cherchant à tâtons, à m’appuyer contre les murs, perdu dans un univers chaotique et sauvage. Je vais perdre conscience…</p><p>&nbsp;</p><p class="texte-ordinaire-fable">J’entends au loin une mélodie. Elle est douce, chaleureuse et me semble familière, comme si je l'avais entendue bien avant ma naissance, dans une vie antérieure, peut-être. Je retrouve alors mon calme et suis envahi d'une soudaine sérénité. Ce son merveilleux semble provenir d'un rêve. J’ouvre les yeux, la brume se dissipe laissant apparaître une place où des personnes âgées, des jeunes, des touristes, des voitures, des bus, des taxis vont et viennent. Au centre, la tour de l’horloge, c’était elle qui m’avait sauvé&nbsp;: ma lueur d'espoir dans cet océan de ténèbres. Je réalise, alors, que la multitude de bruits que j’ai entendus n'étaient que ceux de la ville sortant de sa torpeur, il est déjà huit heures.</p><p>&nbsp;</p><p>&nbsp;</p><p class="texte-ordinaire-fable">&nbsp;&nbsp;</p><p class="texte-ordinaire-fable"></p><p class="texte-ordinaire-fable" style="text-align: right;">21 janvier 2013</p><p>&nbsp;</p><p class="texte-ordinaire-fable"></p><p class="texte-ordinaire-fable">Ma chère sœur,</p><p>&nbsp;</p><p class="texte-ordinaire-fable">J’ai pris mes marques, établi mes habitudes, mes journées se ressemblent&nbsp;: réveillé par les rayons du soleil, je me tire péniblement du lit, m’habille à moitié endormi, prends un café, un croissant et un fruit comme petit-déjeuner et pars travailler. C’est une vie banale avec son lot de joie et de tristesse. Ma routine ennuyeuse est éclairée par le moment où attendant le bus qui me mène à mon bureau, petite pièce où je deviens jour après jour claustrophobe, je contemple, dans le matin silencieux, l’horloge, tu sais, celle dont je t'ai parlé dans ma dernière lettre, mon sauveur, l’impératrice et la gardienne de cette ville.</p><p class="texte-ordinaire-fable">Et toi, comment vas-tu? Tes études se passent bien? Donne-moi un peu de tes nouvelles.</p><p>&nbsp;</p><p class="texte-ordinaire-fable">Je pense à toi et t'embrasse.</p><p class="texte-ordinaire-fable">Ton frère</p><p>&nbsp;</p><p>&nbsp;</p><p>&nbsp;</p><p class="texte-ordinaire-fable"></p><p class="texte-ordinaire-fable">Plus le temps s’écoule et plus je me sens attiré par cette horloge. C’est étrange, un sentiment indéfinissable s’empare de moi, ce n’est pas de l’amour, je ne suis pas fou au point de m'enticher d'un objet. Non, ce que je ressens serait plutôt… de l’admiration. C’est bien elle, La Maîtresse du Temps qui, telle une reine, surplombe la place et même la ville entière de sa présence. Elle indique, à tous, l’heure grâce à ses deux bras asymétriques posés sur les chiffres romains et se met à chanter cette mélodie céleste qui m’a sauvé.</p><p>&nbsp;</p><p class="texte-ordinaire-fable">Le mois de mars commence et je me retrouve cloué au lit, brûlant de fièvre. Je suis fatigué. Je n’ai pas réussi à dormir depuis deux jours et l’odeur fétide de maladie qui emplit ma chambre m’est insupportable. J’ai chaud, j’étouffe, je me lève à grand-peine et ouvre la fenêtre, un vent agréable entre dans la pièce. Je me recouche, bercé par la mélodie de l’horloge, caressé par la brise et les rayons du soleil, je plonge dans les ténèbres sans m’en apercevoir. Il fait sombre, je ne perçois aucun bruit, aucun son, le néant. Je vois, au loin, de la lumière. Je m’approche et pénètre dans un monde blanc recouvert d’une neige blanche immaculée. Étrangement, la neige n’est pas froide. J’entends des pas derrière moi, je me retourne et tombe sur une petite fille. Elle est… très étrange. Elle doit avoir douze ans, seule une robe blanche recouvre son corps fin, si fragile qu'il suffirait d’un simple frôlement pour la briser. Ses longs cheveux blancs aux reflets argentés, attachés desdeux côtés de sa tête, tombent sur ses frêles épaules. Elle me fixe d’un regard inexpressif avec ses grands yeux écarlates. Pendant quelques minutes qui ont semblé durer des siècles, nous nous sommes regardés les yeux dans les yeux, sans dire un mot. Soudain, je vois ses lèvres bouger mais aucun son ne semble sortir de sa bouche. Je lui demande de répéter. Elle dit alors, d’une voix monotone et calme&nbsp;:&nbsp;</p><p>&nbsp;</p><p class="texte-ordinaire-fable">«&nbsp;Tu mourras dans six mois.&nbsp;»</p><p>&nbsp;</p><p class="texte-ordinaire-fable">Je me réveille en sursaut, en sueur, les yeux écarquillés. Mon souffle me déchire la poitrine&nbsp;: le simple fait de respirer m’est insupportable&nbsp;! Vais-je mourir&nbsp;? Là, maintenant&nbsp;? La douleur s’enroule autour de moi, comme un serpent sur sa proie, resserrant encore et toujours son étreinte mortelle dont on ne peut s’échapper. Je sens la folie prendre peu à peu possession de mon corps. Il tremble comme si c’était son ultime sursaut de vie, puis plus rien… Ma chambre est envahie par les ténèbres, la nuit est tombée. L’horloge chante sa berceuse, l’entendre me calme, me rassure, tout cela n’était qu’un mauvais rêve. Je me mets à rire d’un rire anxieux, nerveux et soulagé. Je ris ainsi, seul, comme un idiot, dans mon lit.&nbsp;Le lendemain, je reprendrai ma vie banale, ce n’est qu’une illusion créée par ma fièvre,&nbsp;une chose inutile dont il ne faut pas se préoccuper, je l’oublierai aussitôt. Une semaine s’est écoulée et je pense maintenant ô combien j’ai été naïf cette fameuse nuit. Chaque soir, je refais ce rêve où cette étrange petite fille annonce ma mort, un seul détail change&nbsp;: le temps qu’il me reste à vivre. Elle me hante nuit après nuit, je ne peux plus fermer l’œil sans la voir apparaître, et cela dure depuis un mois et demi.</p><p>&nbsp;</p><p class="texte-ordinaire-fable">Mi-avril, plus que quatre mois et quinze jours, je ne dors plus, je ne vis plus. La petite me poursuit le jour comme la nuit, je ne sors plus, vivant dans la peur (si l'on peut encore appeler cela vivre)&nbsp;: chaque seconde qui passe me rapproche lentement mais inéluctablement de ma mort. Le vent m’apporte par la fenêtre ouverte le chant de l’horloge qui me tranquillise, il me fait oublier pendant un court instant la situation dans laquelle je suis. Soudain, le besoin de voir l’horloge, mon sauveur,&nbsp;mon réconfort, l’oasis du désert de ma vie, devient vital.</p><p>&nbsp;</p><p class="texte-ordinaire-fable">Je sors précipitamment, me dirige droit vers la place avec un regard fou, mais lorsque je parviens au pied de la tour, je suis saisi d’horreur, paralysé. Les aiguilles de l’horloge tournent à une vitesse fulgurante&nbsp;! Le temps de me remettre, une nuit était passée et nous sommes en plein milieu de l’après-midi. Je reste pendant un moment abasourdi, puis à l’étonnement succèdent la surprise, la peur, la terreur et la panique&nbsp;: même Elle m'avait trahi, m'abandonnant à mon triste sort&nbsp;! Déjà un mois et quinze jours se sont écoulés sans que je m’en rende compte. Alors c’est vrai, je vais réellement mourir&nbsp;?</p><p>&nbsp;</p><p class="texte-ordinaire-fable">Je retourne dans mon appartement. C’est décidé, je quitte cette ville maudite&nbsp;! Rassemblant le strict nécessaire, je claque la porte avec pour seul bagage un sac à dos. Je cours, prends un taxi, embarque dans le premier avion, ignorant sa destination, mais la plus lointaine sera la meilleure. Je me retrouverai, peut-être, sur une petite île au milieu de l’océan, un lieu ou personne pas même Elle ne pourrait m'atteindre. Je me sens léger, triomphant, enfin, je me suis détaché de son emprise&nbsp;! Je suis libre, je vais vivre&nbsp;!… Non. Je vais mourir. Elle est là, je le sens, elle m’a suivi et me suivra partout où j’irai, je suis condamné à être enchaîné à elle, relié par un lien invisible et indéfectible. Un frisson me parcourt le corps. Ce supplice m’est insupportable, je veux que cela cesse, mais pourquoi ne puis-je pas me jeter par le hublot et m’écraser en bas&nbsp;? À l’arrivée, je n’en peux plus, il faut que je me débarrasse d’Elle&nbsp;!</p><p>&nbsp;</p><p class="texte-ordinaire-fable">J’ai fait le tour du monde allant de l’Occident jusqu’au fin fond de l’Orient, frappant la porte du septentrion ainsi que celle du midi, cherchant désespérément des sorciers, des exorcistes, des sages pour qu’ils m’arrachent des griffes de cet esprit qui me hante, mais rien n’était efficace. Je me passerai de ces incapables, je ralentirai le temps, repoussant, ainsi, le jour de ma mort&nbsp;! Il faut faire vite.</p><p>&nbsp;</p><p class="texte-ordinaire-fable">Finalement, je retourne au point de départ, la ville du commencement de mon malheur. J’erre en cherchant désespérément une solution. Lorsque je vois la tour de l’horloge, la réponse devient claire, je dois arrêter cette horloge, la casser, la détruire, l’écraser&nbsp;! Comment l’atteindre&nbsp;? Pendant plusieurs jours, j’essaye par tous les moyens de la détruire, sans succès. Frustré, je donne un coup de pied contre la tour, l’horloge tombe, explose en mille morceaux sous mes yeux ébahis. Le moment où d’ordinaire l’horloge chantait se passa dans un silence de mort. Elle a rendu son dernier soupir… Ça y est&nbsp;! Je l’ai fait, je l’ai détruite&nbsp;! Fou de bonheur, d’orgueil, de fierté et de soulagement, je me mets à danser, chanter, hurler. J’ai affronté la mort et en suis revenu vainqueur&nbsp;! Je suis libre, enfin, et surtout vivant&nbsp;! Dans ma joie, je bouscule un enfant. Je reprends mon calme, m’excuse et demande s’il va bien. Je ne vois pas son visage, caché par une capuche, mais lorsqu’il se retourne... C’est une petite fille de douze ans environ, des mèches blanches avec des reflets argentés tombent sur son front. Elle me regarde fixement de ses yeux écarlates et dit&nbsp;:</p><p>&nbsp;</p><p class="texte-ordinaire-fable">«&nbsp;Ton temps s’est arrêté.&nbsp;»</p><p>&nbsp;</p><p>&nbsp;</p><p class="texte-ordinaire-fable"></p><p class="texte-ordinaire-fable">Ma chère sœur,</p><p class="texte-ordinaire-fable">Le temps s’écoule, imperturbable, mais toi, tu ne m’écris plus. J’aimerais beaucoup avoir de tes nouvelles ainsi que de celles de tous les nôtres…&nbsp;</p><p style="text-align: justify;"></p><p style="text-align: justify;"><span style="font-family: Times, serif;"></span></p><p style="text-align: justify;"></p><hr /><p class="auteur-invite-pres-preambule" style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 10pt;">Lou-Anne Abdou, qui avait répondu à notre <a href="https://www.mouvement-transitions.fr/index.php/d-experience/la-vie-du-questionnaire/sommaire-des-questionnaires-deja-publies/261-questionnaire-de-lou-anne-abdou">questionnaire sur la littérature</a>, est lycéenne ; elle a écrit ce texte lorsqu'elle était en classe de seconde.</span></p><p style="text-align: justify; line-height: 18pt;"></p><p>&nbsp;</p><p>&nbsp;</p></div></div></div>]]></description>
			<author>etoussaint@eponim.com (L.-A. Abdou)</author>
			<category>Juste un texte</category>
			<pubDate>Sat, 05 Jul 2014 16:00:00 +0000</pubDate>
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			<title>Juste un texte n° 6 - G. Cabasso - Le Taleth</title>
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			<description><![CDATA[<div class="row"><div class="col-md-12"><p>&nbsp;</p><p class="titre-bleu-grand" style="text-align: right;"><strong><span style="font-size: 18pt; color: #1c7d9b;">Juste&nbsp;un texte n° 6</span></strong></p></div></div><div rel="table" border="0" style="width: 96%;" align="left"><div class="row"><div  style="" class="col-md-2">&nbsp;</div><div  style="" class="col-md-10"><p><strong><span style="color: #990033; font-size: 14pt;"><br /><br /><span style="font-size: 18pt;"><span class="titre-rouge-gras-grand">Le Taleth</span><br /></span><br /><br /></span></strong></p></div></div><div class="row"><div  style=" text-align: center; color: #990033;" align="center" valign="top" class="col-md-2"><p></p><p><span style="font-size: 12pt;"><span style="font-size: 12pt;"><em><strong><span class="auteur-gauche-rouge">Gilbert Cabasso</span><br /><br /></strong></em></span></span><span style="color: #ab1027;"><span class="date-gauche-rouge">28/05/2016</span><br /> </span></p></div><div  style="" class="col-md-10"><p style="text-align: justify;"></p><p style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"></p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Parfois, le temps vire à l’urgence, par les poussées d’un passé lointain, comme laves chauffées à blanc, rougies dans la nuit, signes jetés en pâture au présent.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">J’avais connu l’Egypte seul, habité de toute la mémoire des récits parentaux. C’était en 1975. Magasins vides, faim, misère, mendicité, puanteur affreuse, corps meurtris, mutilés. Maisons en ruine, abandonnées avant leur achèvement. Lèpre des murs, vitres brisées. Dans les villes du canal, nous découvrions, pour la première fois, ce qu’était la guerre, les immeubles détruits dans lesquels on habitait encore, chaos de béton, de briques et pierres, amoncellements qui me rappelaient les images de l’Europe d’après 45. Je reconnaissais parfois quelques syntagmes d’une langue dont j’aimais la musique. Mes émotions restaient clandestines : c’était encore la guerre. Les Juifs devaient taire ici leur ancien séjour.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">En 1980, l’Egypte se remettait de ses guerres vaines, peu de temps après la visite de Sadate à Jérusalem. Le temps des retours heureux semblait possible. J’accompagnais alors mes parents pour un voyage qui prenait l’allure d’un pèlerinage aux lieux qui leur étaient familiers, ceux de leur enfance, de leur jeunesse, de leurs apprentissages scolaires ou militants, le paysage des expériences dont nous avions entendu cent fois les récits héroïques ou dérisoires, plaisir des palais et des misères surmontées. Nous avions le sentiment d’ententes nouvelles, d’esquisses d’une paix tant espérée. Ma mère et mon père retrouvaient le goût de la langue arabe, des anciennes histoires, délicieusement partagées.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">En 1975, seul, j’avais voulu filmer les lieux qu’ils m’avaient indiqués. J’avais une caméra super-8, dont je ne pouvais me servir qu’avec discrétion, précipitamment, cachant les raisons pour lesquelles il me tenait à cœur de capturer les traces incertaines qui devraient faire sens pour mes parents. Souvent, on m’interdisait toute prise. C’était encore la guerre. J’avais pourtant tourné quelques plans de la maison que mon père m’avait dit avoir habitée, rue Iskandarani, à Alexandrie. Je m’étais fait fort de lui projeter, dès mon retour, les images tremblées, mal cadrées de son quartier. Il n’y avait rien reconnu. Cinq ans plus tard, je l’y conduisais. Sa mémoire l’avait peut-être trompé, qu’en savais-je ?</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Lui, avait quitté l’Egypte en 1948, chassé d’un pays qu’il avait aimé, qu’il n’avait jamais pensé devoir quitter. Depuis, trois guerres avaient fini par le faire renoncer à tout espoir d’un retour. En 56, ceux qui restaient de sa famille, mère, sœur, beau-frère, neveux, avaient à leur tour été chassés. La guerre occidentale avait eu raison de leurs derniers séjours égyptiens. Suez, Port-Saïd, Ismaïlia bombardées par les Anglais et les Français, les Juifs, français de surcroît, n’y avaient plus leur place. Les voici presque tous condamnés à l’expulsion, au départ forcé, pour un pays auquel seule une nationalité administrative les rattachait, un pays dont ils ne connaissaient parfois rien, ou si peu, outre la langue et la culture. L’hiver si rigoureux de cette année-là, tous ceux qui l’ont vécu s’en souviennent, leur infligea les souffrances du climat autant que de l’exil. Accueillis, comme tant d’autres, dans des camps de réfugiés, désorientés, les voilà à Mende, où le froid les glace. Tous les réfugiés se ressemblent, confrontés aux contrôles indifférents, accueil raide dans des camps de transit affreux, humides, dans la saleté et la promiscuité, désastre d’avoir tout perdu, bonheur d’avoir survécu aux horreurs d’hier. D’autres, peu de temps auparavant, fuyaient la Hongrie, les chars soviétiques qui l’envahissaient, de longues files d’hommes, de femmes coiffées de fichus, d’enfants, dans le froid de l’Est, je m’en souviens, images terribles, en noir et blanc, aux actualités cinématographiques.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">J’aide mon père, qui se repère mal, à retrouver le chemin de sa jeunesse. Voici la rue. Voici le numéro de la maison. Celle-ci ? Mais tout a changé, le trottoir, les murs, les couleurs. Dans la ville, c’est une fête, sans doute un vendredi d’après la prière. Nous nous attardons. C’est bien cette maison que j’ai filmée, j’en suis sûr. Deux femmes, un peu âgées, sur le porche, bavardent gaiement. C’est elles qui viennent vers nous, reconnaissent mon père, le nomment, l’embrassent. Je ne sais pas ce qu’ils se disent, je le presse de traduire. Mon père domine son émotion, des souvenirs, « comme si c’était hier ! Trente deux ans ! Déjà ! » Trente deux ans ! J’ai appris à le dire en arabe et n’en ai jamais oublié la formule ! On appelle les voisins. En bas de la maison, un petit attroupement de curieux, d’enfants joyeux qui ne comprennent pas trop ce qui se passe, une gaîté enjouée, on s’embrasse encore, on demande des uns, des autres. Oui, tout le monde est en vie, à Paris, la vie continue, comme elle peut, malgré les regrets, la nostalgie…Est-ce le moment où mon père imagine qu’il pourrait ici revivre la vie d’avant, dans ce pays qu’il n’a jamais oublié, dans cette langue qu’il aime tant, retrouver ici les plaisirs de sa jeunesse, la fraternité d’un peuple pour lequel sa sympathie est restée intacte ? Les mots font la fête !</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Mon père demande timidement s’il peut revoir l’appartement qu’il habitait. On nous y invite. C’est un appartement très simple, propre et clair. L’accueil est doux et spontané. Nous sommes conviés au goûter, tout est prêt, comme si nous étions attendus. On nous offre café, thé, gâteaux. On nous fait la visite : ici, sa chambre, là, c’était celle de sa mère, rien n’a vraiment changé. La conversation est légère, l’histoire ne pèse plus sur nous. On évoque les uns et les autres, avec une civilité, une gentillesse sans feinte.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Le trouble vient, en mon père, de ne pouvoir tout reconnaître. Il se risque à demander ce que sont devenus les meubles, après le départ des siens. On ne détaille pas les circonstances des arrachements. On lui répond seulement que « tout a été mis sous séquestre. » Les nouveaux résidents ont trouvé la maison presque vide. « A quelque chose près… », dit la maîtresse de maison, avant de se retirer un moment. La conversation se poursuit, en confiance. La femme revient. Elle porte dans les mains un paquet soigneusement ficelé dans du papier journal. Elle le tient avec solennité. Elle explique, alors, qu’ils n’ont rien trouvé d’autre, mais qu’ils se sont fait le serment qu’ils remettraient ceci aux premiers Juifs qu’ils rencontreraient. « Et ces premiers Juifs, c’est vous ! »</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Mon père ouvre délicatement le paquet, comme s’il ne voulait pas déchirer le journal. On lui apporte des ciseaux. Il coupe la ficelle. Il ne comprend pas tout de suite. C’est un tissu de soie blanche et bleue : un châle de prière, celui de son grand-père. Cela s’appelle un taleth, un tissu d’une grande finesse, que portent les hommes à la synagogue. Ils s’en couvrent la tête.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Aucun d’entre nous ne porte ce châle ni ne le portera plus, sans doute. Et cependant, comment dire notre fidélité sans foi, réinscrite entre nous par le don de cette femme, celle qui nous relie à un passé dont tout, désormais, nous sépare ? Ce geste trace entre cette femme arabe et nous qui sommes si éloignés de tout rite religieux, comme le relai de traditions perdues, « étrangers en terre d’Egypte », étrangers à la foi de nos ancêtres, voués à une existence d’hommes, de femmes sans terre, résolument cosmopolites. Quelle dette sacrée fut donc payée, là, par cette femme à ceux qui habitèrent, jadis, sa maison ? Étions-nous dignes de cette offrande ? Le don du Taleth nous obligeait en retour. Mémoire et respect préservaient un peu de paix vivante entre ceux que les guerres devaient séparer. Pour toujours? Urgence de raconter ce qui fut et ne sera plus. L’athée que je suis s’obstine à penser l’impensable des tueurs d’aujourd’hui contre la fraternité si ténue qui n’a sa place que dans nos mémoires meurtries. Leurs crimes n’effaceront pas la beauté du geste qui résonne encore si fort en moi, aujourd’hui.</p><p></p><p class="texte-ordinaire" style="text-align: center;">Novembre 2015</p></div></div></div>]]></description>
			<author>etoussaint@eponim.com (G. Cabasso)</author>
			<category>Juste un texte</category>
			<pubDate>Sat, 28 May 2016 12:00:00 +0000</pubDate>
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			<title>Juste un texte n° 7 - F. Jacquet-Francillon - Les larmes de Dora Bucsbaum</title>
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			<description><![CDATA[<div class="row"><div class="col-md-12"><p>&nbsp;</p><p class="titre-bleu-grand" style="text-align: right;"><strong><span style="font-size: 18pt; color: #1c7d9b;">Juste&nbsp;un texte n° 7</span></strong></p></div></div><div rel="table" border="0" style="width: 96%;" align="left"><div class="row"><div  style="" class="col-md-2">&nbsp;</div><div  style="" class="col-md-10"><p><strong><span style="color: #990033; font-size: 14pt;"><br /><br /><span style="font-size: 18pt;"><span class="titre-rouge-gras-grand">Les larmes de Dora Bucsbaum</span><br /></span><br /><br /></span></strong></p></div></div><div class="row"><div  style=" text-align: center; color: #990033;" align="center" valign="top" class="col-md-2"><p></p><p class="auteur-gauche-rouge">François Jacquet-Francillon</p><p><span style="color: #ab1027;"><span class="date-gauche-rouge">28/05/2016</span><br /> </span></p></div><div  style="" class="col-md-10"><p style="text-align: justify;"></p><p style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"></p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY"></p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Parfois, à la belle saison, quand le printemps éclairait enfin nos fenêtres sur cour, mon frère et moi allions en fin d’après-midi à la rencontre de notre mère, qui revenait de sa demi-journée de travail. Pour ce faire, nous nous rendions à la station Anvers du métro, sur le boulevard de Rochechouart. Impatients de provoquer le sourire complice qui nous réjouissait tant, nous ne marchions pas bras ballants. Gérard devait avoir treize ou quatorze ans, et moi neuf ou dix ; c’était la fin des années 1950 et le début des années 1960. Après avoir un peu remonté la rue de Clignancourt, nous empruntions la rue André Del Sarte où nous dépassions ma première école, puis, sur le trottoir d’en face, la petite échoppe de notre voisin de couloir, le <em>père Goulin</em>, cordonnier de son état - <em>bouif</em> disaient les initiés – un original venu d'un autre âge puisqu'il se produisait aussi chaque dimanche, place du Tertre, comme « silhouettiste » : en quelques coups de ciseaux d’une étonnante agilité, il découpait dans de petits carrés de papier noir le profil des badauds qui avaient défié son talent... Plus loin, la rue se heurte aux grands rochers artificiels de la butte Montmartre (jadis, c’était plutôt la « colline » ; et au dix-huitième siècle, on parlait même de la « Montagne de Montmartre », une montagne par ailleurs réputée pour l’activité des moulins à vent et le transport des farines, qui lui valurent le charmant surnom de « Cité des ânes »). À gauche, cette rue change alors de nom pour se dédier à Ronsard, tandis qu’à droite un rude escalier de pierre remonte le flanc Est vers la basilique. Au pied de ces marches, mon père avait posé avant guerre avec un autre jeune homme pour une photographie mémorable, longtemps épinglée sur le battant d’une petite armoire à pharmacie accrochée à un mur de notre cuisine… Notre itinéraire longeait ensuite les piques noires qui bordent le bas des jardins, la pelouse en pente abrupte, les buissons étiques, quelques arbres que le vent parisien agite à grand peine et une grotte de pacotille, envahie par le lierre et les herbes folles. Aujourd’hui, quand je revois ce décor fabriqué, il m’évoque une fille trop et mal apprêtée, dont la joliesse est altérée par cette volonté de plaire… Sur la place Saint Pierre où nous parvenions alors, je ne manquais jamais d’observer l’ascenseur « funiculaire », abaissé ou soulevé avec grâce en marge du parc et des larges allées. Ici, le paysage se libère de la ville ; il se déplie à la verticale, en majesté, depuis le grand bac à sable des enfants jusqu’à l’insolent édifice dont les dômes, calés sous le ciel, morigènent toujours les insurgés de 1871, pourtant fusillés devant le cimetière du Père Lachaise ou massacrés dans les fossés de Satory, près de Versailles… Après quoi nous dévalions la rue de Steinkerque jusqu’au boulevard des cinémas, des théâtres et des baraques foraines de décembre. Dans&nbsp;<em>Les quatre cents coups</em>, c’est le décor nocturne offert au jeune Antoine Doinel, à travers le grillage du fourgon policier que la malice populaire transfigure en « panier à salade ».</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Après nous être engouffrés dans le hall de la station, nous nous postions près de la guérite du poinçonneur comme en terre conquise, tout à notre aise, pour scruter le flot continu des passagers déversés par les rames successives. Peu de temps après, notre mère surgissait, empressée mais pas trop et, alerte, décidée, sans embrassades ni effusions préalables, elle nous entraînait au dehors, loin du souterrain électrique et des couloirs publicitaires. Sur le chemin du retour nous n’éprouvions aucun besoin de parler et c’est à peine si nous échangions les nouvelles du jour. L’effluve doux-amer des beaux jours exhalait de la rue solarisée, fatiguée, vivante. Voilà à quoi je mesure le bonheur de ce moment indolent et délicieux, sans doute un des premiers bonheurs qui vaille dans une existence humaine digne de ce nom : <em>rentrer ensemble à la maison</em>. « La maison »…, joli titre pour un logement étriqué, avec ses deux fenêtres sur cour…</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Mais je ne ranime pas ces souvenirs sans que me vienne une question dont j’imagine, sans toutefois m’en assurer, que j’en avais autrefois une première intuition. Cette mère que je guettais à la sortie du métro, de même que, plus jeune encore, chaque jour, à quatre heures, j’attendais de l’apercevoir avant les autres à la porte de la classe maternelle, avec mon paletot sur le bras et la main tendue vers moi - « <em>allez hop, viens vite</em>… », ceci parce que je redoutais son absence m’a-t-elle souvent dit ensuite, cette mère, à quoi pensait-elle sur le trajet du retour, lorsque ses regards se détournaient de notre présence ? Car je crois bien entrevoir entre elle et nous comme un écran que notre amour filial ne pouvait traverser, lorsque pourtant nous respirions ensemble, main dans la main, le printemps des années 1950, près des jardins du Sacré Cœur de Montmartre.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Je puis d’ailleurs citer un intérêt qui situe ma mère à part de notre intimité, qui l’éloigne un peu de nous, et que nous, je veux dire <em>nous tous</em>, mon père compris, considérons avec une espèce de respect anxieux, même si nous apprécions ce caractère que nul ne lui dispute, et qui, même s’il n’appartient qu’à elle, nous distingue avec elle du commun des mortels dans le voisinage. Je parle des sollicitations que lui adresse un pays annoncé sous l’intitulé grandiose de l’Amérique. Sans doute avais-je compris que les adultes régentent de graves nécessités, qu’ils ont un lot d’affaires sérieuses et toutes sortes d’aventures dans un univers bien à eux auquel nous autres, les gamins, n’avons pas accès. « Fichez-nous la paix », nous lancent-ils parfois lorsqu’ils se fâchent un peu. Concernant ma mère, il s’agit de cette famille établie aux Etats-Unis depuis la Première Guerre mondiale. Ce sont ses oncles - quatre frères de sa mère (qui en eut six), ses tantes et ses nombreux cousins et cousines, avec lesquels elle échange des lettres - en anglais ! Et comme nous sommes à l’époque du plan Marshall soutenant le redressement des nations européennes détruites, ces intéressantes personnes nous gratifient aussi de colis grâce auxquels je goûte, le premier à l’école, les délices masticatoires du <em>chewing gum </em>à la chlorophylle (plaisir insupportable pour nos instituteurs, qui nous traitent de ruminants), et l’élégance démocratique des fameux <em>blue jeans</em>, bientôt appelés à programmer la mode adolescente <em>all over the world</em>. Il arrive même que ces gens délaissent leurs contrées lointaines et traversent l’océan pour venir jusqu’à nous. C’est alors un très grand jour. Mais quand ils frappent à notre porte, moi qui aspire à la vie absolue dans les prairies du Texas, dans les montagnes et les forêts du Colorado ou près des rivières du Montana, je suis un peu déçu en constatant qu’aucun de ces voyageurs n’a la stature ni les manières à la fois nonchalantes et classieuses des héros hollywoodiens - John Wayne, Gary Cooper ou Kirk Douglas – que mon frère et moi admirons le jeudi, en technicolor, au « Club junior » du cinéma de la rue Marcadet.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Mais, au fait, cette mère difficile à joindre, c’était peut-être celle que j’attendais et que j’appelais hier ; mais c’est surtout celle dont j’ai eu plus tard conscience des épreuves qu’elle avait endurées, quoique, précisément, elle n’en dît jamais rien, surtout pas aux enfants, qu’il faut laisser à leurs occupations, à leur insouciance, et dont on aurait mauvaise grâce à interrompre les jeux et les rires. Je sais qu’en 1945, Dora Bucsbaum, fille de Rifca et Gustave Bucsbaum, n’a choisi sa nouvelle vie et n’a endossé sa condition d’épouse et bientôt de mère qu’en affrontant une solitude radicale. La guerre venait de ravager le cours de sa jeune existence. Un triste jour, en effet, le 13 décembre 1943, Rifca et Gustave sortirent de chez eux pour n’y plus revenir, comme leur fils aîné, Michel, deux ans plus tôt. Ils ne rentrèrent pas à la maison, rue Vieille du temple, dans le troisième arrondissement de Paris, au numéro 68, premier étage. Dans l’atelier de confection qui occupait la plus grande pièce, l’odeur du cuir neuf, le cliquetis des machines à coudre, les voix, les accents et les musiques du <em>Pletzl</em>… tout ce mode de vie avait été jeté au ruisseau, un dernier matin. Pour Dora, la rencontre amoureuse, les épousailles, la maternité et tout ce qui s’ensuit ne furent donc pas le couronnement de l’enfantine et ô combien précieuse - quoique fragile - illusion d’éternité. On peut douter qu’elle ait suivi le jeune homme auquel elle s’était promise avec une jolie chanson sur les lèvres et des étoiles dansantes dans la tête, simplement…</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">En août 2011, je découvre dans les archives de ma mère une pièce unique, pieusement conservée (l’adverbe, certes banal, s’applique ici avant tout autre). C’est le faire-part du mariage de mes parents - du moins de ces jeunes gens qui seront bientôt père et mère de mon frère et de moi-même. La cérémonie est annoncée pour le 6 octobre 1945, à 10 heures, à la mairie du 4e&nbsp;arrondissement. On ne se rendra pas à la <em>Shul</em> ou dans une église ; on n’a sollicité ni rabbin, ni curé. Je connais la suite. Puisque Gérard naîtra quelques semaines plus tard, en décembre, une simple addition établit que la mariée est, comme on dit, bien ronde : enceinte de sept mois. Or, sur le carton mal imprimé, le souvenir du triste jour s’est discrètement mais franchement immiscé, car on peut lire, sur le volet de gauche : « M. et Mme Bucsbaum, <em>déportés en Allemagne</em>, ont l’honneur de vous faire part du mariage de Mademoiselle Dora Bucsbaum, leur fille, avec Monsieur Pierre Jacquet-Francillon ». <em>Déportés en Allemagne</em>… La mention est à peine visible, imprimée en très petits caractères, si bien qu’elle n’endommage pas la forme habituelle de la proclamation, tout en signalant que ses auteurs n’avaient pu la faire – bien qu'ils l’eussent faite et bien faite si les circonstances s’y étaient prêtées.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">En réalité, ce n’était pas l’Allemagne ; c’était encore plus loin et, je crois bien, plus froid en hiver : c’était la Pologne. Pourtant, on n’affirma jamais à ce moment : « Rifca et Gustave ont disparu » (et encore moins : « ils <em>sont</em> disparus »). Même si leur silence durait, il n’indiquait pas une perte définitive. Plutôt que disparus, ils étaient absents et on espérait encore leur retour. « Absent » est alors un terme du vocabulaire bureaucratique qualifiant les gens qui n’ont plus donné signe de vie, et dont il est impossible de savoir si, en vie, ils le sont ou non. Dora pouvait imaginer que ses parents, à l’instar de Zysman Wenig, un autre déporté (qui s’en souvint lors d’une interview télévisée réalisée en 2013), lui disaient de loin : « <em>Quand tu ne t’y attendras pas, nous rentrerons à la maison</em> ».</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Quelques années avant ma découverte du faire-part, ma mère me raconte une promenade qui eut des allures d’équipée à travers Paris… C’est un souvenir de juin 1940. Avec sa cousine Renée, qui a quinze ans (ma mère en a dix-sept), elles sont curieuses des uniformes vert-de-gris qui ont tout juste investi la chaussée et qui défilent le midi sur les champs Elysées ou la rue de Rivoli, en rangs serrés, au pas cadencé. Les soldats de la Wehrmacht ont troqué leurs fusils pour des tambours et des trompettes afin que les vaincus fassent contre mauvaise fortune bon cœur et, s’il se peut, tiennent leurs ennemis pour des visiteurs somme toute acceptables. Puis, sans rien ajouter à ce récit, ma mère saute par dessus la défaite et l’Occupation pour évoquer une autre scène qui se passe cinq ans plus tard, après la Libération, probablement au début de 1945, et qu’elle m’a déjà confiée. Alors qu’elle est employée comme sténodactylo dans un service des Ponts et chaussées du département de la Seine, elle a été conviée à un repas festif que l’une de ses collègues a organisé pour une heureuse nouvelle qu’elle veut partager. Pendant le déjeuner on sert un peu de vin blanc, puis, au dessert, de cet alcool nommé <em>Noyau de Poissy</em>. Or ma mère ne supporte pas l’alcool (pourquoi le nom de ce spiritueux, qu’elle n’a dû ingurgiter qu’une fois dans sa vie, est-il resté si présent dans sa mémoire, puisqu’elle le cite chaque fois qu’elle reprend son récit?). C’est ce qui s’appelle « avoir le vin triste » ; et le résultat de son imprudence ne se fait pas attendre. Dès la fin du repas, sa pensée se trouble, elle courbe la tête, ses yeux s’embuent et, malgré ses efforts pour ne rien laisser paraître, elle verse, m’avoue-t-elle « toutes les larmes de son corps ». Autour d’elle, on parle de choses et d’autres ; on rit sans trop savoir pourquoi ; on savoure la ville débarrassée des anciennes menaces… Mais peu à peu, tout s’arrête car, en retrait de l’assemblée, il y a cette jeune femme en pleurs. Et c’est elle, c’est Dora. Sur sa chaise, esseulée, perdue parmi les gens, elle ne demande rien, elle ne se plaint de rien, mais elle est secouée des sanglots qu’elle n’a pas la force de réprimer (à l’instant, je pense au poème de Maurice Rollinat qu’elle aimait dire avec moi lorsque je dus l’apprendre à l’école, « <em>La biche brame au clair de lune / et pleure à se fondre les yeux/ Son petit faon délicieux / a disparu dans la nuit brune</em>…, et j’entends encore, j’entendrai toujours le son de sa voix déroulant ces quatre vers…). On s’inquiète, on s’approche, on lui tient la main en proférant ces banalités qui n’ont jamais consolé les âmes blessées - mais quoi faire ? Et comme personne ne parvient à endiguer ce désespoir qui déchire la joyeuse rumeur de la matinée, après quelques minutes d’hésitation, on alerte par téléphone le jeune homme dont Dora partage désormais la vie. Celui-ci arrive sans tarder à la rescousse et récupère sa protégée, ses affaires et ses larmes, alors que faiblissaient les éclats de la fête. Et je les imagine, au retour, ma mère et mon père, tous les deux, assis côte à côte au bord du lit, silencieux, jusqu’à ce que cesse l’effet de l’alcool, dans le petit appartement de la rue de Clignancourt, dans cette chambre que je connais bien, le parquet ciré, une cheminée ornée de marbre strié et une belle fenêtre sur cour…</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Lorsque ma mère me raconte cette histoire (on raconte pour transmettre, n’est-ce pas ? Et ce qui est transmis est sauvé…), vers ses quatre vingt ans, elle adopte le ton qui lui est habituel, avec assez de distance et une pointe enjouée. Elle précise qu’elle-même ignorait la raison de ses larmes, et que là réside sans doute l’amusant (oui, l’<em>amusant</em>) de la scène. Mais elle ajoute, avec un petit sourire de défense, et sans réaliser qu’elle dément ainsi son observation précédente : « <em>ça devait être à cause… de mes malheurs</em> ». Ainsi inscrit-elle l’anecdote dans le contexte de la guerre à peine éteinte et qui finit d’éparpiller ses cendres sur le monde. C’était peut-être janvier, ou mars, ou avril de 1945… Les camps nazis étaient peu à peu découverts par les Russes et les Américains, qui en rapportaient des images terrifiantes… Je m’aperçois que les absents ne sont jamais autant présents que dans les occasions où l’on s’attendrait à les oublier un peu… Et je comprends cette spéciale, subtilement énigmatique, parole de ma mère. Il s’agit bien de cela, de ses « malheurs » ; il s’agit bien de son chagrin ; et j’y pense parce que je ne cesse de me demander comment elle y pense. Durant mon enfance, je ne sais rien, je n’aperçois rien - comment le pourrais-je ? - de son décor évanoui, les gens, les rues, le pavé, les façades pompeuses ou modestes, les boutiques riches ou pauvres, les coins et les recoins du quartier… Toutefois, il y a ce fil ténu mais solide : qu’imaginait-elle quand elle ne nous couvrait plus de ses attentions, mon frère et moi ? Aujourd’hui, je ne sais toujours pas comment elle entretenait le souvenir de ses parents jetés hors de chez eux un triste lundi, au petit matin, le 13 décembre 1943 ; et l’image de Rifca, <em>di</em> <em>sheyneh Rivka</em>, la belle Rifca, poussée au dehors, marchant dans la rue sans rien regarder, pâle et glacée de stupeur et d’angoisse, traînant un maigre bagage entre les deux policiers venus la capturer - ces fonctionnaires pas si méchants qui, l’été suivant, vers la fin d’août 1944, accrocheront peut-être une croix de Lorraine au revers de leur veste, en signe de loyauté envers la République renaissante…</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Après l’épisode des larmes, plus rien de ce genre n’advint, semble-t-il. Il y eut des affaires à régler, des administrations et des fonctionnaires à requérir pour obtenir des pièces officielles, précédées de formules étranges et sinistres. Le 20 octobre 1949, la direction du contentieux de l’état civil et des recherches du ministère des Anciens Combattants et victimes de guerre a transmis un « acte de disparition » concernant Bucsbaum Ghidali. Le 19 décembre 1949, le même document, de la même provenance, a concerné Bucsbaum née Sahna Sema Rifca. Le 17 mars 1950, un jugement du Tribunal Civil de la Seine a « dit et déclaré » que Ghidali Bucsbaum est « décédé à Drancy » le 17 décembre 1943 (jour du départ du 63e&nbsp;convoi à destination d’Auschwitz), <em>idem</em> pour son épouse Sema Rifca Sahna. En janvier 1954, pour Rifca et Gustave, a été attribuée, après demande en bonne et due forme, une « carte de déporté politique », laquelle carte indique qu’elle est « délivrée à un « ayant cause »… À la fin des années 1950, le Bureau des spoliations immobilières du Fonds Social Juif Unifié, qui avait passé des accords avec le gouvernement fédéral allemand, suite à une loi du 19 juillet 1957, dirigea les procédures en vue d’indemniser les personnes dépossédées de leurs biens « en France sous l’occupation, pour des raisons religieuses, raciales ou politiques ». C’est le moment du Sacré Cœur, du funiculaire de Montmartre, de la station Anvers ; et j’entends souvent parler du <em>effessejihu</em>.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Il y eut par ailleurs les soucis du quotidien, les contingences à assumer, au jour le jour, de la ville à Paris et de la campagne à Bures-sur-Yvette. Les semaines et les dimanches, les hivers et les étés, se succédant, dessinèrent un ordre vital qui, après tout, en valait un autre. Ma mère n’offrit jamais un visage sombre ; on ne surprit jamais d’amertume dans son regard, ni d’acrimonie dans ses paroles : elle fut toujours pleine d’alacrité, étreignant avec plaisir cette vie nouvelle, la sienne et la nôtre, que n’avaient pu lui dérober les puissances de la haine avec pignon sur rue. En juin 2000, un peu avant l’époque où elle m’avait fait ce récit, elle partit rendre visite à son cousin Sanford Schane, aux Etats-Unis, à San Diego. Elle avait déjà effectué ce voyage - dans le sens inverse des américains de sa famille. Je la conduisis à l’aéroport, où elle embarqua sans prêter attention à mon geste d’au-revoir. Là bas, dès sa descente d’avion, elle souhaita faire une promenade sur la plage californienne. Ensuite de cela, elle m’envoya un <em>e-mail</em> que j’ai lu en me souvenant du <em>Sweet home Chicago</em> de Robert Johnson ( <em>Oh baby, don’t you want to go ?/ Back to the land of California / To my sweet home Chicago…</em>) et en pensant qu’aucune musique n’a célébré mieux que le <em>blues</em> les délices du retour à la maison. Toute l’Amérique, enfin, lui tendait les bras, à elle et… à ses parents, j’en suis sûr. Le message, lapidaire, en était ainsi rédigé : « la vie est belle ! »…</p><p class="texte-ordinaire"></p></div></div></div>]]></description>
			<author>etoussaint@eponim.com (F. Jacquet-Francillon)</author>
			<category>Juste un texte</category>
			<pubDate>Sat, 28 May 2016 12:10:00 +0000</pubDate>
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			<title>Juste un texte n° 8 - A. Siboni - Le Quantodon</title>
			<link>https://www.mouvement-transitions.fr/index.php/juste/juste-un-texte/sommaire-des-textes-deja-publies/1219-juste-un-texte-n-8-a-siboni-le-quantodon</link>
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			<description><![CDATA[<div class="row"><div class="col-md-12"><p>&nbsp;</p><p class="titre-bleu-grand" style="text-align: right;"><strong><span style="font-size: 18pt; color: #1c7d9b;">Juste&nbsp;un texte n° 8</span></strong></p></div></div><div rel="table" border="0" style="width: 96%;" align="left"><div class="row"><div  style="" class="col-md-2">&nbsp;</div><div  style="" class="col-md-10"><p><strong><span style="color: #990033; font-size: 14pt;"><br /><br /><span style="font-size: 18pt;"><span class="titre-rouge-gras-grand">Le Quantodon</span><br /></span><br /><br /></span></strong></p></div></div><div class="row"><div  style=" text-align: center; color: #990033;" align="center" valign="top" class="col-md-2"><p></p><p class="auteur-gauche-rouge">Anouck Siboni</p><p><span style="color: #ab1027;"><span class="date-gauche-rouge">28/05/2016</span><br /> </span></p></div><div  style="" class="col-md-10"><p style="text-align: justify;"></p><p style="font-family: Georgia; font-size: 12pt; text-indent: 40px; text-align: justify;"></p><p class="exergue-auteur-cit" style="text-align: justify;" align="JUSTIFY">« Le pardon et le don ont peut-être en commun de ne jamais se présenter comme tels à ce qu’on appelle couramment une expérience, une présentation à la conscience où à l’existence, justement en raison même des apories que nous devrons prendre en compte ; et par exemple, pour m’y limiter provisoirement, l’aporie qui me rend incapable de donner assez, ou d’être assez hospitalier, d’être assez présent au présent que je donne, et à l’accueil que j’offre, si bien que je crois, j’en suis même sûr, toujours avoir à me faire pardonner, à demander pardon de ne pas donner, de ne jamais assez donner, de ne pas assez offrir ou accueillir. On est toujours coupable, on a toujours à se faire pardonner quant au don. » <a href="https://www.mouvement-transitions.fr/#sdfootnote1sym" name="sdfootnote1anc"><sup>1</sup></a></p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">« Je » est Daphné. Mettons. Et c’est l’histoire d’une enfant.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Elle est enfant tout le temps que ça n’est pas fini d’écrire. C’est-à-dire tant qu’elle ne s’est pas rendu la parole.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Son père est juif, sépharade, directeur de la librairie du mémorial de la Shoah.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Sa mère est secrétaire à l’Agence France Presse.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Tout est dit ?</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Parfois, à vingt-trois ans encore, quand la mère parle avec son frère, elle en parle comme d’une absente.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">« Où tu la mets ? » La mère.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">« Elle dormira par terre à côté de moi cette nuit, il n’y a pas de problème » Le frère.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Du coup Daphné a pris l’habitude d’être… absente.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Et l’absente accepte et cautionne l’absence. Pourquoi ?</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">C’est l’histoire d’une enfant, parce qu’il lui semblait évident qu’à l’âge des enfants on ne lui laissa jamais la parole. Et quand je dis « jamais la parole » j’entends qu’on ne lui laissa pas non plus les désirs qui la couvent. Un jour à l’école -elle se souviendra- un jour à l’école il y avait un exercice de grammaire. Le texte était un extrait des <em>Misérables </em>de Victor Hugo. Elle a dit à l’enseignante qu’elle ne voulait pas attendre pour lire cette chose là parce que à ce moment les lignes écrites lui apprenaient sur elle. Le visage s’est tourné, trop compliqué. Les parents aussi avaient peur que tout soit trop compliqué.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Aujourd’hui admettons que « Je » soit Daphné, « Je » est un cancre. On le lui dit. On lui fait même apprendre le poème de Prévert. On lui fait apprendre par cœur. « Je » apprend avec le cœur, avant qu’elle ait pu être autre chose. Comme sa mère avant elle (c’est cela qu’il faut savoir) et comme la mère de sa mère avant elle, et comme l’arrière grand-mère en fin de compte… La « honte d’être » avant tout, avant la vie elle-même. « Cancre » Daphné apprend à le revendiquer très tôt. Très tôt, revendiquer ses défauts devient l’enjeu d’une survie. Très tôt déjà, la mère lui raconte que l’école est composée d’enseignants incompétents et qu’il faudra être patiente et courageuse pour rencontrer peut-être un jour « le professeur », celui qui peut-être te donnera la parole, la chance d’être. La chance de se comprendre,</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">soi pour les autres et les autres pour soi.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Mais voilà la question. Un énorme nœud composé de plusieurs fils. Il lui semble que le plus gros, celui qui s’enlace et retient tous les autres est : Pourquoi si les parents ont été exclus du système scolaire parce qu’ils étaient perçus comme de mauvais élèves, pourquoi alors qu’ils nourrissent une haine à l’égard de l’enseignement, pourquoi ont-ils élevé en cancre ? Et pourquoi ont-ils accepté ce schéma? Et il semble à Daphné que tout ça s’est joué très tôt mais qu’elle aussi enfant, elle a accepté, elle ne devait pas comprendre. Car c’était son identité, son héritage. Il lui semblait alors que naître au monde consistait à mettre les vêtements des autres. Les mettre jusqu’à ce qu’ils fondent au corps.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">C’est un récit d’une dizaine de pages qui est imbibé des auteurs lus pendant ce séminaire. Il y a surement alors parfois de façon consciente aux détours des lignes, Le comité invisible, Peter Sloterdijk, Jean-Luc Nancy, Giorgio Agamben, et Hélène Merlin-Kajman. C’est un récit violent parce qu’il se situe entre l’amour d’un individu pour sa famille (incontestable, irrémédiable, inébranlable) et la culpabilité. Et « je » continue de s’interroger sur la part innocente des personnes qu’elle aime. Si seulement cette question est légitime…</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">« Je » ne prétend pas trouver la réponse en dix pages. Elle sait simplement que tout commence de cette façon. Daphné a un frère. Il a vingt-six ans. Il est diagnostiqué syndrome d’asperger à vingt-trois ans. Ils vivent dans cette famille pendant vingt-trois ans un enfant-garçon étrange, atypique, intéressant et une fille descendante directe de ses mères. Daphné se demande si avant le diagnostique de la maladie le problème n’était pas simplement lié à la considération des sexes. C’est aujourd’hui qu’elle se le demande. Enfant elle ne voit pas. Elle sent simplement qu’elle a un frère mais qu’il la refuse comme être vivant. Il ne la supporte pas. Il la hait peut-être. Mais toujours dans le silence. Daphné ne doit pas lui adresser la parole. Elle ne doit pas le toucher non plus. Les adultes, autorité divine, donnent raison au petit garçon. Il y a une grande maison à la campagne, la maison de la mère et du père de la mère. C’est la Provence. L’été, trois semaines, l’hiver deux semaines, c’est là qu’on abandonne Daphné. Quand elle est sur ce lieu, les seules personnes qui l’aiment (son père et sa mère) sont mortes. La grand-mère et le grand-père, s’ils admirent le petit garçon, n’ont pas la même attention pour l’enfant. Elle est encombrante. Si « je » raconte tout ça, c’est pour dessiner la première représentation du monde de « je », son premier environnement social, avant-avec l’école. Ce qu’elle sent d’elle-même.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Avant l’école, le premier ailleurs, loin de la famille n’est pas un endroit où l’on est en sécurité. C’est l’endroit des injustices cautionnées indirectement par l’autorité parentale. Le frère est exceptionnel parce qu’il a des pouvoirs. Encore aujourd’hui il est raconté comme un héros. Vers l’âge de la lecture il peut retenir des quantités de choses sur des sujets précis : les dinosaures, les trains, les requins. Il connaît le nom des espèces, l’origine de leur nom, leur poids, leur alimentation. Elle, elle n’est pas intéressante. Comme son frère refuse tout contact, Daphné s’en va dans le jardin des heures pour s’inventer des histoires. Lui on le raconte déjà. « Je » doit se raconter. Elle se souvient d’un état de solitude immense mais auquel elle a fini par prendre goût. Seule, elle se parle et ses mots ont une texture, quelque chose du réconfort. Bientôt au lieu de se raconter ses histoires à haute voix, elle va prendre un livre. Le premier livre qui l’ait émue jusqu’aux larmes :<em> Le Lion </em>de Kessel. La lecture devient son espace parce que son frère n’aime pas lire. Il lui permet de le prendre. La petite fille de l’histoire est seule, isolée des hommes qui ne lui accordent pas de temps mais elle a tout de même quelque chose d’extraordinaire et de bien à elle : son enfance avec le lion.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY"><span style="text-decoration: underline;">L’anesthésie au travers du récit :</span></p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Il faut des pages pour observer ces femmes là. La grand-mère, la mère et la fille. La grand-mère est née Marie, le 27 Janvier 1936 à Saint-Cyr-du-Bailleul d’une famille où « y’avait plus riche que nous, oui, mais y avait pas beaucoup plus pauvre ». Elle est la sixième enfant parmi ses neufs frères et sœurs. Sa mère est orpheline, enfant de l’assistance publique. C’est surement à cette époque que la mère de Marie apprend brièvement à lire et à écrire avant de devenir bonne à tout faire chez sa mère adoptive. Elle épouse un charpentier dans cet endroit de la Normandie. Est-ce un mariage d’amour ? L’arrière grand-mère est croyante, « c’est ce qui la sauve ». Vieille, elle passe ses journées à lire. Qui lui a appris ? Son mari, alcoolique, frappe les enfants. Il frappe aussi la mère. Y a t-il eu d’autres tabous ? On sait qu’à l’époque, quand Marie est enfant elle est considérée comme une fille de pauvre, mais elle dit qu’il y avait plus que ça, elle était la fille d’une orpheline : « Orpheline ça veut dire que tu es tellement rien que même tes parents ont pas voulu de toi, tu es tellement pauvre qu’ils ont pas pu te nourrir, mais surtout ils ont pas voulu. Quant on veut on peut toujours ».</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Marie se souvient des enfants le soir, dans cette minuscule maison perdue. Du moins c’est ce que « je » s’imagine. Ils se mettent autour du feu de cheminée quand il fait froid. Peut-être discutent-ils là un long moment après l’école. Tout à coup la mère se retourne, les enfants ont disparus par la trappe du grenier. La mère est pratiquement sourde mais pas les enfants. Le signal c’est la voix qui raisonne dans les murs de la cheminée. Tout le monde se précipite vers l’échelle en bois. Dans cette famille là c’est chacun pour soi. Si l’une des plus jeunes se fait frapper aucun des grands frères ne s’interposent. Il y a déni de l’autre. Si c’est lui c’est que c’est pas moi et tant mieux.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Marie, la grand-mère de « je », est une femme froide et impassible. Mais à l’époque c’est une enfant, à l’époque c’est une petite fille. Il faut essayer de reconnaître cela pour « je ». A l’époque elle n’est pas responsable. Avant l’école il y a la faim. « Je » ne sais pas si elle a le droit de raconter, de raconter comme on raconte à la Zola. Elle ne veut pas ça, elle ne veut pas ça pour Marie qui dit avec pudeur, qui regarde au loin et qui dit « et alors ? Je vais pas pleurer sur mon sort ». Mais l’écriture répare peut-être les injustices. « Je » essaye.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">« Grand-mère raconte moi s’il te plait comment c’était l’école pour toi ? »</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">« Pour moi ? Oh tu sais, il n’y a rien à dire… » Temps</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">« Ton premier souvenir ? »</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">« Il n’y en a pas. » Temps</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">« Tu aimais l’école ? »</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">« Non… » Temps</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">« Pourquoi ? » Temps</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">« Parce que la maitresse ne nous aimait pas trop. On la salissait… Elle avait peur d’être salie »</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Ecole. Premier lieu de la discrimination.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">« Pourquoi ? »</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">« Parce qu’on était pauvre. On ne se lavait pas tous les jours. Et puis on ne travaillait pas non plus. »</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">« Pourquoi vous ne travaillez pas ? » Temps et temps</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">« On préférait jouer en rentrant de l’école tu sais… »</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Oui mais à quoi cela ressemblait physiquement de rentrer de l’école ?...</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Il y a la mère qui s’occupe des plus petits, ça crie, ça pleure. Il n’y a pas de table pour travailler. La mère est trop occupée pour penser aux devoirs des enfants. « Je » comprends ses choses de manière détournée parce que pour la grand mère de « Je » tout est resté la faute de la petite fille. Marie raconte aussi qu’elle était très mauvaise en Français. Il y avait ce patois que la grand-mère abor par dessus tout et qu’elle a voulu fuir la vie durant. Comme si Dieu l’avait marquée du sceau de la pauvreté en lui laissant une syntaxe douteuse dans la bouche et dans l’âme. La marque du non-méritant. La marque des personnes honteuses de vivre.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">« Dieu il aime pas les pauvres »</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Un jour la maitresse - « la maitresse », modèle générique.- Un jour la maitresse a oublié Marie qu’elle avait punie toute l’après-midi dans la cour.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">« C’était le problème… J’étais punie parce que je n’avais pas fait les devoirs à la maison mais du coup je ne pouvais pas suivre ce que les autres avaient appris pendant la journée. Je pouvais être punie pendant des heures. »</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Il faisait nuit et Marie avait une « peur bleue » du noir. Quand la maitresse s’en ait aperçu elle a renvoyé l’enfant chez elle toute seule, sans autre forme de procès.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Une heure de route en marchant bien.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">C’est un autre jour donc et c’est la fin d’un mois.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Tout l’argent est parti dans la boisson du père et il n’y a plus rien à manger depuis plusieurs temps. Alors la mère de Marie envoie ses filles à l’épicerie du village la moins chère. Elle envoie ses enfants sans argent demander à l’épicerie du village la moins chère les boites de sardine les moins chères. Il y a presque pour deux heures de marche à l’allé et il faut revenir avec. « Je » s’interroge sur la motivation. Et bien elles y vont et arrivées devant la boulangerie ça sera à celle qui demandera, mais elles avancent toujours. Quand elles rentrent tout se fige. On ne leur refuse pas les sardines. Devant les autres clients, elles demandent. Peut-être même qu’elles savent par quoi il faut en passer pour les avoir ces sardines. Tous les regards sont braqués vers elles. Chut ça commence. La première réplique des filles c’est une vieille femme très laide qui se prénomme Odile (on a qu’à dire, pense « Je »). Odile doit commencer sa tirade à peu près comme ceci : « Vous v’nez chercher quoi ? » les petites expliquent. « Je vous les donne d’accord mais quand c’est qu’votre mère me paye tout ce qu’è m’doit déjà ? » Les petites restent muettes. Et tout doucement on observe du <em>piano</em> au <em>mezzo</em> et de <em>mezzo</em> a <em>forte</em>. Cela doit finir par quelque chose dans le goût de ce qu’on imagine.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">C’est ce que « Je » se dit.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Les souvenirs de la grand-mère,</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">un imaginaire la précédant.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Un début d’explication possible pour comprendre ce qu’elle est, mais aussi ce qu’elle ne parvient pas à détacher comme fil depuis son pantin intérieur.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">« Je » peut toujours écrire ces choses là, ces choses qu’elle perçoit difficilement. Elles n’appartiennent plus à la mémoire collective de la famille mais aux blessures de la personne. Des spasmes repoussés hors du langage. Il n’y a plus que la sensation de la douleur. Marie, sa grand-mère, ne desserre plus les lèvres. Sous le coup du silence Daphné s’immobilise, se paralyse dans l’écoute.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY"><span style="text-decoration: underline;">La tentation de Carlo Bononi </span></p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Carlo Bononi est un peintre du XIIIe siècle. Il a réalisé une œuvre qui se nomme « L’ange Gardien ». Elle est constituée de trois personnages posés dans une clairière funèbre. Au centre un ange occupe une bonne partie du tableau. Il lève le doigt vers le ciel. Mais juste au dessous de ce doigt le spectateur peut distinguer dans les branchages, un village. Il montre tout cela à un homme, un fidèle à genoux qui croise ses mains dans un signe de prière et de respect. Juste derrière lui une figure démoniaque appuie sur les épaules du jeune homme, le retient. Daphné regarde ce Quantodon. Ce qu’elle voit est l’illustration de la tentation humaine.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">D’habitude elle se figurait la tentation comme un mouvement vers l’extérieur. Proscrit du langage des hommes si cela ne peut être de sa pensée. Mais ici et pour la première fois devant ses yeux, il lui semble percevoir la tentation comme un élément statique. Le désir est lisible dans le regard du personnage. Il voit l’ange, le comprend parfaitement mais ne parvient pas à se lever pour rejoindre la communauté des hommes. Daphné perçoit la tentation comme un désir de solitude. Une pulsion animale. Un instinct de survie. L’absente au monde se découvre. Elle est coupable de ne pas choisir, coupable de ne pas refuser le don, pétrifiée parce qu’on ne refuse pas l’amour de ceux qui nous sont chers.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">L’ange : Cette route là n’est pas la bonne. Suit moi vers le bonheur.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">L’homme : J’entends. Mais comment revenir vers eux, vers ceux qui m’ont trahi ?</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Et Carlo Bononi de répondre : par l’art.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY"><span style="text-decoration: underline;">La mère :</span></p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">La fille de Marie est une fille unique. Marie avait huit frères et sœur.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Elle n’a fait qu’une fille.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">« Je » pense que sa mère est triste.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">L’incohérence (ou peut être est-ce l’origine ?) c’est d’avoir refusé de devenir journaliste alors que son père travaillait chez Ouest-France. Tout est parti de là. C’est qu’elle ne voulait rien devoir. Pas d’ombre. Ne rien devoir à l’amour puisque l’amour était pauvreté.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">La mère de « Je » a subi une expérience scolaire traumatisante. Elle n’en est jamais revenue et elle a appris à sa fille la haine du professeur, soigneusement cultivée depuis la grand-mère. A l’école elle était « mauvaise » en tout dit-elle, mais surtout en orthographe. Tout le temps de la vie de « Je » la mère raconte, et raconte, et raconte comment un jour elle a écrit au tableau « Journaux » sans la lettre x. Surement que d’autres ne savaient pas non plus. Mais, le désintérêt du professeur.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">« Je » sait ce qu’est ce désintérêt profond, violent. Un coup porté pour détruire l’identité de l’enfant.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">« Je » continue de dire et de penser que l’enfant n’est pas responsable. Mais on ne peut pas s’empêcher de voir dans ces évènements une récurrence du passé. Comme si, inlassablement le Quantodon les rattrapait toutes, la promesse d’une longue condamnation,</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">le don de la pauvreté.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">« Je » a appris récemment que Marie était trop pauvre pour élever sa mère. Elle a été confiée à la sœur de sa maman pendant trois ans. Daphné se souvient que son arrière grand-mère est une orpheline et elle se souvient qu’elle-même, durant l’été, allait chez d’autres. Lorsque Marie a retrouvé sa fille, elles ne se reconnaissaient pas, plus.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Le nouveau déchirement pour cette enfant ce fut l’école. Elle allait d’inconnus en inconnus sans que personne n’entende. Elle venait de perdre la femme qu’elle considérait comme sa mère.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">A l’école, le pire n’était pas d’être puni mais humilié. Elle et son X étaient punis pendant des heures inutiles, tous les deux sous le bureau, les yeux braqués sur la culotte du tortionnaire qui ne semblait pas y prêter attention.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">« Le pire était »</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY"><a name="_GoBack"></a> « Le pire était quand la maitresse déculottait un enfant devant nous pour le frapper sur les fesses. Tu voyais les regards avides et pervers des autres élèves qui communiaient avec le professeur. Ça c’était terrible pour moi… Je rentrais terrorisée à la maison, la peur qu’il m’arrive la même chose… Après à l’école c’était chacun pour soi. J’essayais de me sauver, les autres il fallait s’en moquer, je ne pouvais rien pour eux, je ne pouvais déjà pas grand chose pour moi ».</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Première rupture, l’ami n’existe pas.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">« A l’école on ne m’écoutait pas, je n’étais pas entendue. »</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Marie, figée dans la parole enfantine et qui accepte le Quantodon comme le dernier lien- lien d’exil mais lien quand même- avec les autres. Moyen d’appartenir, acceptant l’idée forgée par la croyance collective pour qu’au moins Croyance reste mère du partage.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY"><em>« O, le vieux cachalot solitaire entouré d’orage et de vent</em></p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY"><em>Dans sa maison de l’Océan sera</em></p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY"><em>Un géant de force là où force est le droit.</em></p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY"><em>Et le roi de la mer sans limite. » </em></p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Chanson de Baleinier, <em>Moby Dick</em></p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">« Je » fut rattrapée par le Quantodon.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">La culpabilité de refuser ce qu’on nous a donné par l’amour.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">La bête courait à son rythme derrière elle, une main tendue vers sa cheville, et « Je » se débattait au présent, façon Bergson, un œil tourné derrière son épaule et l’autre loin devant.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">A l’époque de « Je » son Quantodon s’était métamorphosé sous les lettres suivantes :</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">d-y-s-l-e-x-i-e.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Dyslexie, j’écris ton nom.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Diagnostiquée par sa maitresse de CE1 « complètement idiote ». « Surement faut-il vous faire à l’idée qu’elle ne saura jamais lire ».</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">L’hydreux personnage s’appelait Madame Walle.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Les parents ont défendu corps et âme l’anomalie.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Mais déjà le corps de l’enfant se figeait dans la représentation. Sous le silence des années, elle acceptait l’amour comme une matière difforme, prisme par lequel elle sentait de la haine à la joie, son appartenance au monde et sa légitimité à être.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">La culpabilité de pouvoir réussir, peut-être, dans les études, là où Amour l’avait proscrite, faisait d’elle une personne fuyante, avançant à reculons sur le chemin du savoir.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">La plus mauvaise parmi les meilleurs.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY">Voilà le compromis qu’elle devait, compromis qui faisait d’elle une étrangère pour la communauté des étudiants, et qui par là même, rappelait aux siens son attachement pour eux, comme le lien le plus précieux qu’elle eût à défendre.</p><p class="texte-ordinaire" align="JUSTIFY"><em>Mazal</em></p><div id="sdfootnote1" class="texte-note"><p align="JUSTIFY"><a href="https://www.mouvement-transitions.fr/#sdfootnote1anc" name="sdfootnote1sym">1</a> J. Derrida, <em>Pardonner : L’impardonnable et l’imprescriptible,</em> L’Herne, 2005, p.9</p></div></div></div></div>]]></description>
			<author>etoussaint@eponim.com (A. Siboni)</author>
			<category>Juste un texte</category>
			<pubDate>Sat, 28 May 2016 12:15:00 +0000</pubDate>
		</item>
		<item>
			<title>Juste un texte n° 9 - N. Israël - Les tramways de Carouge</title>
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			<description><![CDATA[<div class="row"><div class="col-md-12"><p>&nbsp;</p>
<p class="titre-bleu-grand" style="text-align: right;"><strong><span style="font-size: 18pt; color: #1c7d9b;">Juste&nbsp;un texte n° 9</span></strong></p></div></div><div rel="table" border="0" style="width: 96%;" align="left"><div class="row"><div class="col-md-2">&nbsp;</div><div class="col-md-10"><p><strong><span style="color: #990033; font-size: 14pt;"><br><br><span style="font-size: 18pt;"><span class="titre-rouge-gras-grand">Les tramways de Carouge</span><br></span><br><br></span></strong></p></div></div><div class="row"><div valign="top" class="col-md-2" align="center"><p>&nbsp;</p>
<p class="auteur-gauche-rouge">Natacha Israël</p>
<p><span style="color: #ab1027;"><span class="date-gauche-rouge">19/11/2016</span><br> </span></p></div><div class="col-md-10"><p>&nbsp;</p>
<p class="texte-ordinaire" style="margin-bottom: .0001pt; text-align: justify; text-indent: 1.0cm; line-height: normal; tab-stops: 45.8pt 91.6pt 137.4pt 183.2pt 229.0pt 274.8pt 320.6pt 366.4pt 412.2pt 458.0pt 503.8pt 549.6pt 595.4pt 641.2pt 687.0pt 732.8pt;"><span style="font-size: 12.0pt; font-family: 'Georgia','serif';"><span class="italic">Les tramways de Carouge</span></span></p>
<p class="texte-ordinaire" style="margin-bottom: .0001pt; text-align: justify; text-indent: 1.0cm; line-height: normal; tab-stops: 45.8pt 91.6pt 137.4pt 183.2pt 229.0pt 274.8pt 320.6pt 366.4pt 412.2pt 458.0pt 503.8pt 549.6pt 595.4pt 641.2pt 687.0pt 732.8pt;"><span class="italic" style="font-size: 12.0pt; font-family: 'Georgia','serif';">Me font faire le détour</span></p>
<p class="texte-ordinaire" style="margin-bottom: .0001pt; text-align: justify; text-indent: 1.0cm; line-height: normal; tab-stops: 45.8pt 91.6pt 137.4pt 183.2pt 229.0pt 274.8pt 320.6pt 366.4pt 412.2pt 458.0pt 503.8pt 549.6pt 595.4pt 641.2pt 687.0pt 732.8pt;"><span class="italic" style="font-size: 12.0pt; font-family: 'Georgia','serif';">De ma vie à rebours</span></p>
<p class="texte-ordinaire" style="margin-bottom: .0001pt; text-align: justify; text-indent: 1.0cm; line-height: normal; tab-stops: 45.8pt 91.6pt 137.4pt 183.2pt 229.0pt 274.8pt 320.6pt 366.4pt 412.2pt 458.0pt 503.8pt 549.6pt 595.4pt 641.2pt 687.0pt 732.8pt;"><span class="italic" style="font-size: 12.0pt; font-family: 'Georgia','serif';">Et de mes rêves d'amour</span></p>
<p class="texte-ordinaire" style="margin-bottom: .0001pt; text-align: justify; text-indent: 1.0cm; line-height: normal; tab-stops: 45.8pt 91.6pt 137.4pt 183.2pt 229.0pt 274.8pt 320.6pt 366.4pt 412.2pt 458.0pt 503.8pt 549.6pt 595.4pt 641.2pt 687.0pt 732.8pt;">&nbsp;</p>
<p class="texte-ordinaire" style="margin-bottom: .0001pt; text-align: justify; text-indent: 1.0cm; line-height: normal; tab-stops: 45.8pt 91.6pt 137.4pt 183.2pt 229.0pt 274.8pt 320.6pt 366.4pt 412.2pt 458.0pt 503.8pt 549.6pt 595.4pt 641.2pt 687.0pt 732.8pt;"><span style="font-size: 12.0pt; font-family: 'Georgia','serif';">Je ne suis là pour personne. Absorbée par un travail dont j’ai oublié l’objet, dans un tunnel de musique <i style="mso-bidi-font-style: normal;">easy listening</i> programmée par un algorithme indifférent mais savant des ressemblances censées me convenir (en général, sa science des convenances m’ennuie, non sans réussir parfois à me <i style="mso-bidi-font-style: normal;">dérouter</i>)&nbsp;:</span></p>
<p class="texte-ordinaire" style="margin-bottom: .0001pt; text-align: justify; text-indent: 1.0cm; line-height: normal; tab-stops: 45.8pt 91.6pt 137.4pt 183.2pt 229.0pt 274.8pt 320.6pt 366.4pt 412.2pt 458.0pt 503.8pt 549.6pt 595.4pt 641.2pt 687.0pt 732.8pt;">&nbsp;</p>
<p class="texte-ordinaire" style="margin-bottom: .0001pt; text-align: justify; text-indent: 1.0cm; line-height: normal; tab-stops: 45.8pt 91.6pt 137.4pt 183.2pt 229.0pt 274.8pt 320.6pt 366.4pt 412.2pt 458.0pt 503.8pt 549.6pt 595.4pt 641.2pt 687.0pt 732.8pt;"><span style="font-size: 12.0pt; font-family: 'Georgia','serif';"><span class="italic">Les tramways de Carouge</span></span></p>
<p class="texte-ordinaire" style="margin-bottom: .0001pt; text-align: justify; text-indent: 1.0cm; line-height: normal; tab-stops: 45.8pt 91.6pt 137.4pt 183.2pt 229.0pt 274.8pt 320.6pt 366.4pt 412.2pt 458.0pt 503.8pt 549.6pt 595.4pt 641.2pt 687.0pt 732.8pt;"><span class="italic" style="font-size: 12.0pt; font-family: 'Georgia','serif';">Me rappellent tes doigts rouges</span></p>
<p class="texte-ordinaire" style="margin-bottom: .0001pt; text-align: justify; text-indent: 1.0cm; line-height: normal; tab-stops: 45.8pt 91.6pt 137.4pt 183.2pt 229.0pt 274.8pt 320.6pt 366.4pt 412.2pt 458.0pt 503.8pt 549.6pt 595.4pt 641.2pt 687.0pt 732.8pt;"><span class="italic" style="font-size: 12.0pt; font-family: 'Georgia','serif';">Sur le bord de mon col</span></p>
<p class="texte-ordinaire" style="margin-bottom: .0001pt; text-align: justify; text-indent: 1.0cm; line-height: normal; tab-stops: 45.8pt 91.6pt 137.4pt 183.2pt 229.0pt 274.8pt 320.6pt 366.4pt 412.2pt 458.0pt 503.8pt 549.6pt 595.4pt 641.2pt 687.0pt 732.8pt;"><span class="italic" style="font-size: 12.0pt; font-family: 'Georgia','serif';">Dans la maison de Feucherolles</span></p>
<p class="texte-ordinaire" style="margin-bottom: .0001pt; text-align: justify; text-indent: 1.0cm; line-height: normal; tab-stops: 45.8pt 91.6pt 137.4pt 183.2pt 229.0pt 274.8pt 320.6pt 366.4pt 412.2pt 458.0pt 503.8pt 549.6pt 595.4pt 641.2pt 687.0pt 732.8pt;"><span class="italic" style="font-size: 12.0pt; font-family: 'Georgia','serif';">Et puis quand tu dérailles</span></p>
<p class="texte-ordinaire" style="margin-bottom: .0001pt; text-align: justify; text-indent: 1.0cm; line-height: normal; tab-stops: 45.8pt 91.6pt 137.4pt 183.2pt 229.0pt 274.8pt 320.6pt 366.4pt 412.2pt 458.0pt 503.8pt 549.6pt 595.4pt 641.2pt 687.0pt 732.8pt;"><span class="italic" style="font-size: 12.0pt; font-family: 'Georgia','serif';">Des souvenirs en pagaille</span></p>
<p class="texte-ordinaire" style="margin-bottom: .0001pt; text-align: justify; text-indent: 1.0cm; line-height: normal; tab-stops: 45.8pt 91.6pt 137.4pt 183.2pt 229.0pt 274.8pt 320.6pt 366.4pt 412.2pt 458.0pt 503.8pt 549.6pt 595.4pt 641.2pt 687.0pt 732.8pt;"><span class="italic" style="font-size: 12.0pt; font-family: 'Georgia','serif';">Et puis ceux de demain</span></p>
<p class="texte-ordinaire" style="margin-bottom: .0001pt; text-align: justify; text-indent: 1.0cm; line-height: normal; tab-stops: 45.8pt 91.6pt 137.4pt 183.2pt 229.0pt 274.8pt 320.6pt 366.4pt 412.2pt 458.0pt 503.8pt 549.6pt 595.4pt 641.2pt 687.0pt 732.8pt;"><span class="italic" style="font-size: 12.0pt; font-family: 'Georgia','serif';">Peut-être bien</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom: .0001pt; text-indent: 1.0cm; line-height: normal; tab-stops: 45.8pt 91.6pt 137.4pt 183.2pt 229.0pt 274.8pt 320.6pt 366.4pt 412.2pt 458.0pt 503.8pt 549.6pt 595.4pt 641.2pt 687.0pt 732.8pt;"><b style="mso-bidi-font-weight: normal;"><span style="font-size: 12.0pt; font-family: 'Georgia','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Courier New'; mso-fareast-language: FR;">&nbsp;</span></b></p>
<p class="texte-ordinaire" style="text-align: justify; text-indent: 1.0cm; line-height: normal;"><span style="font-size: 12.0pt; font-family: 'Georgia','serif';">D’une «&nbsp;boîte noire&nbsp;» à l’autre. L’algorithme est l’entremetteur. La chanson tourne en boucle sur le <i style="mso-bidi-font-style: normal;">dock</i>. Mon salon est la bande passante. Le son des <i style="mso-bidi-font-style: normal;">seventies</i> me traverse comme si j’étais, moi, le spectre et, lui, ce qui, à cet instant, vit réellement dans l’appartement. Il rapproche tous les âges de ma vie, rapproche la Suisse de Paris, m’écarte de mes contemporains, écarte les lèvres. Car je voudrais chanter avec Berger, que mon chant soit aussi juste, ma voix aussi claire, pour épouser <i style="mso-bidi-font-style: normal;">ses</i> sentiments et pour qu’en se livrant dans ce cadre préétabli, les miens soient sonores avant même d’être connus&nbsp;:</span></p>
<p class="texte-ordinaire" style="margin-bottom: .0001pt; text-align: justify; text-indent: 1.0cm; line-height: normal; tab-stops: 45.8pt 91.6pt 137.4pt 183.2pt 229.0pt 274.8pt 320.6pt 366.4pt 412.2pt 458.0pt 503.8pt 549.6pt 595.4pt 641.2pt 687.0pt 732.8pt;"><span style="font-size: 12.0pt; font-family: 'Georgia','serif';"><span class="italic">Les tramways de Carouge</span></span></p>
<p class="texte-ordinaire" style="margin-bottom: .0001pt; text-align: justify; text-indent: 1.0cm; line-height: normal; tab-stops: 45.8pt 91.6pt 137.4pt 183.2pt 229.0pt 274.8pt 320.6pt 366.4pt 412.2pt 458.0pt 503.8pt 549.6pt 595.4pt 641.2pt 687.0pt 732.8pt;"><span class="italic" style="font-size: 12.0pt; font-family: 'Georgia','serif';">Me rappellent la Savoie</span></p>
<p class="texte-ordinaire" style="margin-bottom: .0001pt; text-align: justify; text-indent: 1.0cm; line-height: normal; tab-stops: 45.8pt 91.6pt 137.4pt 183.2pt 229.0pt 274.8pt 320.6pt 366.4pt 412.2pt 458.0pt 503.8pt 549.6pt 595.4pt 641.2pt 687.0pt 732.8pt;"><span class="italic" style="font-size: 12.0pt; font-family: 'Georgia','serif';">Le chalet sous la neige</span></p>
<p class="texte-ordinaire" style="margin-bottom: .0001pt; text-align: justify; text-indent: 1.0cm; line-height: normal; tab-stops: 45.8pt 91.6pt 137.4pt 183.2pt 229.0pt 274.8pt 320.6pt 366.4pt 412.2pt 458.0pt 503.8pt 549.6pt 595.4pt 641.2pt 687.0pt 732.8pt;"><span class="italic">Où tu sors dans le froid</span></p>
<p class="texte-ordinaire" style="margin-bottom: .0001pt; text-align: justify; text-indent: 1.0cm; line-height: normal; tab-stops: 45.8pt 91.6pt 137.4pt 183.2pt 229.0pt 274.8pt 320.6pt 366.4pt 412.2pt 458.0pt 503.8pt 549.6pt 595.4pt 641.2pt 687.0pt 732.8pt;"><span class="italic">Les tramways de Carouge</span></p>
<p class="texte-ordinaire" style="margin-bottom: .0001pt; text-align: justify; text-indent: 1.0cm; line-height: normal; tab-stops: 45.8pt 91.6pt 137.4pt 183.2pt 229.0pt 274.8pt 320.6pt 366.4pt 412.2pt 458.0pt 503.8pt 549.6pt 595.4pt 641.2pt 687.0pt 732.8pt;"><span class="italic">Glissent plutôt qu'ils ne bougent</span></p>
<p class="texte-ordinaire" style="margin-bottom: .0001pt; text-align: justify; text-indent: 1.0cm; line-height: normal; tab-stops: 45.8pt 91.6pt 137.4pt 183.2pt 229.0pt 274.8pt 320.6pt 366.4pt 412.2pt 458.0pt 503.8pt 549.6pt 595.4pt 641.2pt 687.0pt 732.8pt;"><span class="italic">Au milieu des miroirs</span></p>
<p class="texte-ordinaire" style="margin-bottom: .0001pt; text-align: justify; text-indent: 1.0cm; line-height: normal; tab-stops: 45.8pt 91.6pt 137.4pt 183.2pt 229.0pt 274.8pt 320.6pt 366.4pt 412.2pt 458.0pt 503.8pt 549.6pt 595.4pt 641.2pt 687.0pt 732.8pt;"><span class="italic">Que forment les trottoirs</span></p>
<p class="texte-ordinaire" style="margin-bottom: .0001pt; text-align: justify; text-indent: 1.0cm; line-height: normal; tab-stops: 45.8pt 91.6pt 137.4pt 183.2pt 229.0pt 274.8pt 320.6pt 366.4pt 412.2pt 458.0pt 503.8pt 549.6pt 595.4pt 641.2pt 687.0pt 732.8pt;">&nbsp;</p>
<p class="texte-ordinaire" style="text-align: justify; text-indent: 1.0cm; line-height: normal;"><span style="font-size: 12.0pt; font-family: 'Georgia','serif';">De mes lèvres, chutent des «&nbsp;r&nbsp;» plus ou moins tranchants, des «&nbsp;f&nbsp;» plus ou moins sifflants. Mais les «&nbsp;p&nbsp;» – «&nbsp;rappeler&nbsp;», «&nbsp;et puis&nbsp;», «&nbsp;pagaille&nbsp;», «&nbsp;peut-être&nbsp;» – ponctuent d’abord et surtout ce tempo. Quand il précède la lettre «&nbsp;e&nbsp;» ou la lettre «&nbsp;a&nbsp;», le «&nbsp;p&nbsp;» est une petite claque vocale qu’on adresse les lèvres closes, avec l’air un peu méprisant de celui ou celle qui ne veut plus parler mais qui prépare un mauvais coup&nbsp;: de l’air comprimé soudain exhalé, le «&nbsp;p&nbsp;» est le son de l’emportement maîtrisé, du mépris retenu, de la plus petite explosion intérieure. Mais, qu’il précède la lettre «&nbsp;u&nbsp;» et le «&nbsp;p&nbsp;» devient voluptueux, indulgent et tendre comme un soupirant discrètement présent (le «&nbsp;p&nbsp;», alors, est le son qui dit l’amour déçu et le pauvre plaisir parfois puisé dans pareil dépit, ce plaisir du pauvre qui ne pleure pas et voudrait même se faire un peu prier, comme un faux «&nbsp;<i style="mso-bidi-font-style: normal;">please </i>»).</span></p>
<p class="texte-ordinaire" style="text-align: justify; text-indent: 1.0cm; line-height: normal;"><span style="font-size: 12.0pt; font-family: 'Georgia','serif';">Les dents sont aussi – doucement – sollicitées. La lettre «&nbsp;a&nbsp;», comme la Savoie, le froid, les miroirs et les trottoirs, ouvre grand la bouche. J’ai trouvé&nbsp;: Berger, c’est la simplicité du soupirant discrètement présent, je veux dire avec ses mots simples et ses mélodies simples, avec le regard doux et le sourire humble, mais dont les consonnes et les voyelles font entendre combien cette simplicité est passionnée&nbsp;; Berger, c’est la passion de la simplicité et la simplicité qui en fait des tonnes – des tonnes de consonnes et voyelles élargissant son coffre thoracique et produisant des formes disproportionnées autour de lui et autour de ceux qui l’écoutent. C’est à se demander si tout son art ne tient pas ainsi au pouvoir de soulever des poids d’un seul souffle dans sa poitrine pour les faire tournoyer un peu, intérieurement, la peine s’élevant alors en colimaçon, joliment, avant d’être poliment déposée sur la partition, congédiée par la langue qui, en remerciant la tristesse, reste bien dans la bouche. (Parfois, la joie élargit aussi sa bouche en découvrant la langue&nbsp;!)</span></p>
<p class="texte-ordinaire" style="text-align: justify; text-indent: 1.0cm; line-height: normal;"><span style="font-size: 12.0pt; font-family: 'Georgia','serif';">Toute ma bouche veut obéir à la chorégraphie créée, ordonnée et intimement sue par l’auteur et interprète de </span><span style="font-size: 12.0pt; font-family: 'Georgia','serif';"><a name="_GoBack"></a></span><span style="font-size: 12.0pt; font-family: 'Georgia','serif';">la chanson. Lui aussi a appris la musique et le chant. Il a répété les chorégraphies de lèvres, dents, langue, palais et amygdales inventées par d’autres. Chanter, c’est comme embrasser, mais à la façon d’un autre et en l’absence d’une autre bouche. Peut-être que le chant est l’allégeance, corps et âme, à cet autre et que, pour bien interpréter, il faut l’aimer comme on aime, corps et âme, <i style="mso-bidi-font-style: normal;">un autre être humain</i>. Mais les baisers restent dans l’air, sans destinataire. Si imiter un baiser n’est pas vraiment embrasser, embrasser le vide en chantant est la manière d’aimer d’un chanteur et chanter avec lui est une manière de l’embrasser&nbsp;:</span></p>
<p class="texte-ordinaire" style="margin-bottom: .0001pt; text-align: justify; text-indent: 1.0cm; line-height: normal; tab-stops: 45.8pt 91.6pt 137.4pt 183.2pt 229.0pt 274.8pt 320.6pt 366.4pt 412.2pt 458.0pt 503.8pt 549.6pt 595.4pt 641.2pt 687.0pt 732.8pt;"><span class="italic" style="font-size: 12.0pt; font-family: 'Georgia','serif';">Et puis si je déraille</span></p>
<p class="texte-ordinaire" style="margin-bottom: .0001pt; text-align: justify; text-indent: 1.0cm; line-height: normal; tab-stops: 45.8pt 91.6pt 137.4pt 183.2pt 229.0pt 274.8pt 320.6pt 366.4pt 412.2pt 458.0pt 503.8pt 549.6pt 595.4pt 641.2pt 687.0pt 732.8pt;"><span class="italic" style="font-size: 12.0pt; font-family: 'Georgia','serif';">Ne demande rien d'autre</span></p>
<p class="texte-ordinaire" style="margin-bottom: .0001pt; text-align: justify; text-indent: 1.0cm; line-height: normal; tab-stops: 45.8pt 91.6pt 137.4pt 183.2pt 229.0pt 274.8pt 320.6pt 366.4pt 412.2pt 458.0pt 503.8pt 549.6pt 595.4pt 641.2pt 687.0pt 732.8pt;"><span class="italic">Où que notre vie aille</span></p>
<p class="texte-ordinaire" style="margin-bottom: .0001pt; text-align: justify; text-indent: 1.0cm; line-height: normal; tab-stops: 45.8pt 91.6pt 137.4pt 183.2pt 229.0pt 274.8pt 320.6pt 366.4pt 412.2pt 458.0pt 503.8pt 549.6pt 595.4pt 641.2pt 687.0pt 732.8pt;"><span class="italic">On s'aime mieux que les autres</span></p>
<p class="texte-ordinaire" style="margin-bottom: .0001pt; text-align: justify; text-indent: 1.0cm; line-height: normal; tab-stops: 45.8pt 91.6pt 137.4pt 183.2pt 229.0pt 274.8pt 320.6pt 366.4pt 412.2pt 458.0pt 503.8pt 549.6pt 595.4pt 641.2pt 687.0pt 732.8pt;">&nbsp;</p>
<p class="texte-ordinaire" style="text-align: justify; text-indent: 1.0cm; line-height: normal;"><span style="font-size: 12.0pt; font-family: 'Georgia','serif';">&nbsp;Je n’ai pas fermé les yeux pour mieux l’écouter. Il ne faisait pas nuit. </span><span style="font-size: 12.0pt; font-family: 'Georgia','serif'; mso-bidi-font-family: 'Mongolian Baiti';">(Si le soleil souligne le relief des choses, l’obscurité souligne le relief d’un propos et d’une voix. Les plis et replis de l’intériorité, les fils du feutre dont celle-ci est tissée, sont plus sensibles à celui ou celle qui écoute dans le noir. En découvrant la douceur et la profondeur du lainage, on peut se prendre d’amour pour un chanteur comme pour n’importe quel autre être humain.)</span></p>
<p class="texte-ordinaire" style="text-align: justify; text-indent: 1.0cm; line-height: normal;"><span style="font-size: 12.0pt; font-family: 'Georgia','serif';">Il faisait plein soleil – au dehors, dans mon «&nbsp;intérieur&nbsp;» et sur le décor aussitôt dressé dans mon imagination. Des tramways se déplaçaient placidement, des miroirs étincelants détournaient le regard vers la montagne, la vue d’un lac où se reflétait un sommet en forme de Toblerone faisait dérailler le train des images, on entendait alors crépiter le feu dans la maison de Feucherolles (on ne l’entendait pas au début, comme on n’entendait pas tomber la neige sur le chalet).</span></p>
<p class="texte-ordinaire" style="text-align: justify; text-indent: 1.0cm; line-height: normal;"><span style="font-size: 12.0pt; font-family: 'Georgia','serif';">L’altitude est faible, mon déplacement est horizontal… ça va. Je pense à des week-ends de ski, à des cocktails imaginaires sirotés sur une peau de bête, aux plis rieurs au coin des yeux du propriétaire qui n’a pas serré la ceinture de sa veste d’intérieur et qui laisse ouvert le col de sa chemise en flanelle&nbsp;; il a deux maisons (montagne, campagne) et un appartement à Paris&nbsp;; il y a toujours une ou deux célébrités alentour&nbsp;; c’est la vie bourgeoise, confortable, éclairée et bien chauffée, entre la capitale et le terroir&nbsp;; tout ça est, jusqu’ici, «&nbsp;raccord&nbsp;» avec l’<i style="mso-bidi-font-style: normal;">easy listening</i>, certains de mes rêves d’amour et mon aspiration à une vie simple mais pas nue, pas exposée aux coups ni à la pauvreté. Or, il y a bien aussi les frissons, de passion et d’incertitude, la précarité et la possibilité de la folie. </span></p>
<p class="texte-ordinaire" style="text-align: justify; text-indent: 1.0cm; line-height: normal;"><span style="font-size: 12.0pt; font-family: 'Georgia','serif';">Cette voix si claire que je voudrais l’étreindre me montre les doigts rougis par le feu ou le froid, on ne sait pas, «&nbsp;et puis&nbsp;» le départ de quelqu’un, la mémoire égarée, la nécessité de peu exiger et le défaut de communication, l’incompréhension. On n’entend que des gestes et des regards entre les amants&nbsp;– nul dialogue. Seule l’<i style="mso-bidi-font-style: normal;">easiness</i> préserve contre la tristesse de cette autre chanson de Berger intitulée «&nbsp;Une minute de silence&nbsp;». Prière de se taire adressée à un ancien amour, la chanson est elle-même, cette fois, comme un silence. On chantera le gosier serré.</span></p>
<p class="texte-ordinaire" style="text-align: justify; text-indent: 1.0cm; line-height: normal;">&nbsp;</p>
<p class="texte-ordinaire-fable">&nbsp;&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp;</p>
<p class="texte-ordinaire-fable">&nbsp;</p>
<p class="texte-ordinaire-fable">&nbsp;</p>
<p class="texte-ordinaire texte-ordinaire-fable" align="JUSTIFY">&nbsp;</p></div></div></div>]]></description>
			<author>moulinesarah@gmail.com (N. Israël)</author>
			<category>Juste un texte</category>
			<pubDate>Sat, 19 Nov 2016 14:15:00 +0000</pubDate>
		</item>
		<item>
			<title>Juste un texte n° 10 - G. Cabasso - Esther</title>
			<link>https://www.mouvement-transitions.fr/index.php/juste/juste-un-texte</link>
			<guid isPermaLink="true">https://www.mouvement-transitions.fr/index.php/juste/juste-un-texte</guid>
			<description><![CDATA[<div class="row"><div class="col-md-12"><p>&nbsp;</p>
<p class="titre-bleu-grand" style="text-align: right;"><strong><span style="font-size: 18pt; color: #1c7d9b;">Juste&nbsp;un texte n° 10</span></strong></p></div></div><div rel="table" border="0" style="width: 96%;" align="left"><div class="row"><div class="col-md-2">&nbsp;</div><div class="col-md-10"><p><strong><span style="color: #990033; font-size: 14pt;"><br><br><span style="font-size: 18pt;"><span class="titre-rouge-gras-grand">Esther</span><br></span><br><br></span></strong></p></div></div><div class="row"><div valign="top" class="col-md-2" align="center"><p>&nbsp;</p>
<p class="auteur-gauche-rouge">Gilbert Cabasso</p>
<p><span style="color: #ab1027;"><span class="date-gauche-rouge">17/03/2018</span><br> </span></p></div><div class="col-md-10"><p style="text-align: center;">&nbsp;</p>
<p style="text-align: center;">&nbsp;</p>
<p style="text-align: center;"><span style="text-align: center;"><a class="jcepopup" href="https://www.mouvement-transitions.fr/images/stories/contenus/juste/juste-une-image/esther-folle.jpeg" target="_blank"><img class="img-responsive" src="http://mouvement-transitions.fr/images/stories/contenus/juste/juste-une-image/esther-folle.jpeg" alt="esther-folle" width="316" height="423"></a></span><span style="text-align: center;"> <a class="jcepopup" href="https://www.mouvement-transitions.fr/images/stories/contenus/juste/juste-une-image/esther-belle.jpeg" target="_blank"><img class="img-responsive" src="http://mouvement-transitions.fr/images/stories/contenus/juste/juste-une-image/esther-belle.jpeg" alt="esther-belle" width="317" height="425"></a></span><span style="text-align: center;">&nbsp; </span></p>
<p class="texte-ordinaire-fable">&nbsp;© Henri Ekman</p>
<p class="texte-ordinaire-fable">&nbsp;</p>
<p class="texte-ordinaire-fable">&nbsp;</p>
<p class="texte-ordinaire-fable">&nbsp;</p>
<p class="texte-ordinaire">Je quitte Alexandrie, tous liens défaits, renoués. Je trace de nouvelles lignes de vie, si vite effacées, brouillées, c’est le mot qui vient. Et les morts se rappellent à nous, les voilà qui nous enjoignent de parler d’eux. Ils me reviennent au bout des doigts, comme les vivants&nbsp;: il m’arrive de modeler de la terre, de chercher des visages, rien que des visages. Un jour, c’est celui de mon père qui apparaît, d’une évidence telle qu’il s’y reconnaît d’emblée. Une autre fois, c’est moi craché, affreux, vrai. Devenu Pharaon&nbsp;! Je me bousille, creuse ma tête, la déforme, la griffe. D’un trait fin, du couteau, je blesse l’œil et la joue. Une autre fois, c’est l’aventure d’une folle, une tête folle. Je voudrais que ce soit Esther, ma grand-mère paternelle, celle qui habitait la maison du Taleth, quittée en 1956.</p>
<p class="texte-ordinaire">Pourquoi cette tête&nbsp;? Pas une autre. À tâtons, sous mes doigts, c’est sa tête. Aucun doute. Folle. Elle n’y voit plus. Orbites vides. Une corne&nbsp;? Une corne, peut-être. On le sait plus tard. Ça vient comme ça. Une tête habitée. Délirante. Sa tête à elle, c’est elle. Ça la fourvoie d’écouter, de voir trop, de se perdre dans des pays qui n’existent pas. Ça lui revient, sans qu’elle en sache rien, ni d’où ni comment, les flaques de sang, les corps torturés, les ongles arrachés, d’autre époques. Ici, la misère des camps, pas ceux de l’Est, pas ceux des Nazis, pas la mort, ici, l’accueil, le refuge des réfugiés, l’hiver des soirs, l’humidité. On se raconte le soleil d’avant, les mirages du désert. Ici, on se cogne, les murs suent, jamais on n’a eu aussi froid.</p>
<p class="texte-ordinaire">Cette tête-là, c’est la tête d’Esther, sa folie. Je la reconnais, sa tête folle. Dessine-la. Essaie encore. C’est une femme très petite. Je saurais la décrire, mais je m’en dispense. Seulement deux ou trois choses, en passant&nbsp;: une femme très petite. On s’en moquerait qu’on dirait plus large que haute. Mais on ne se moque pas. Paupières lourdes, cheveux filasse, coupés n’importe comment, toute seule, pas besoin de coiffeur. Dessine-la, trace à gros traits, invente. Lèvres fines, peau douce, si tôt vieille et folle. Personne ne la veut, personne. Mais elle ne se plaint jamais des duretés de sa vie. Elle les grime, les caricature, avec une outrance que personne ne comprend. Ce n’est pas une folie de roman, qui chercherait la bonne forme de sa musique. C’est une folie sans musique, même si, parfois, elle se met au piano, même si d’une main, elle joue <em>God save the queen</em>, sans se lasser, ça me revient maintenant, en boucle<em>, God save the queen</em>, encore, en boucle, c’est agaçant, murmurée, la musique, fausse aussi, en variation atonale, en chuchotements, rengaine de l’hymne, infernal&nbsp;!</p>
<p class="texte-ordinaire">Quand elle parle, ça part dans tous les sens, sans partage possible. Rien d’adressé pour deux sous, jamais, ses misérables lambeaux, comme les chiffons qu’elle laisse traîner partout, dans sa chambre, à la cuisine. Tellement insupportables qu’on l’interrompt. Sa folie est sans appel. Elle-même n’en appelle à aucune compassion, au point que ça la fait rire, parfois, de ne pas être crue. Mon père lui cloue le bec&nbsp;: «&nbsp;Arrête avec tes histoires, tu n’y crois pas toi-même&nbsp;!&nbsp;» On n’y comprend pas grand-chose, si elle y croit, ou pas, ou pas tout à fait. On dirait qu’elle joue la folle, rêve, se réveille. Son fils essaie toujours de l’arracher à sa folie&nbsp;: «&nbsp;Arrête avec tes histoires.&nbsp;» Coup d’arrêt. Elle rit de ses horreurs, comme prise en flagrant délit de ses bêtises, consciente, c’est sûr, que tout de même, tout ça, c’est difficile à croire, ces sornettes, pas seulement ses rêves, ses cauchemars, tout le temps, dans l’ascenseur qui la monte au ciel, dans le métro qui la tue, dans le lit où elle est violée, dans les salons du Grand Hôtel où elle rencontre le Général De Gaulle, le grand Général qui la regarde de haut, de si haut, elle, si petite devant lui, le vrai général en personne, je vous jure, tout ça que je lui ai dit, tout, moi, c’est moi qui sauve la France, sans moi, rien, la grande Histoire, sans moi, RIEN&nbsp;!</p>
<p class="texte-ordinaire">Esther, tu déraisonnes, ta tête s’affole, tu perds la boule, tout se brouille dans ton cerveau, tu confonds tout, tes rêves, tes perceptions, tes idées, les objets, «&nbsp;Arrête avec tes histoires&nbsp;!&nbsp;» Le fils en a entendu, de ces histoires, toute sa vie, et ça la reprend, fatalement, tout le temps, jusqu’à la fin. J’en deviens, très tard, le dépositaire, le lointain héritier, le petit-fils dont elle se moque, tendrement, en souriant&nbsp;: «&nbsp;Monsieur le Professeur&nbsp;!&nbsp;» Et moi&nbsp;: «&nbsp;Si peu…&nbsp;». Amusée, pas dupe, pour le coup, pas dupe du professeur ! J’entends encore mon père lui parler, l’en appeler à la raison, mais on n’arrache pas les fous à leur folie par un simple rappel à l’ordre&nbsp;! On ne les fait pas revenir comme ça au monde commun&nbsp;! Elle n’en revient pas. Tête confuse, assiégée, prisonnière d’elle-même, tête violée, toutes ces idées, ces voix qui m’accusent, m’attaquent, injustes, me tuent, tout d’un coup, jetée sous un train, poussée sur les voies, arrachée des voies, ma résurrection, on me tue, on me ressuscite. «&nbsp;Arrête, arrête avec tes histoires&nbsp;!&nbsp;».</p>
<p class="texte-ordinaire">On monte, on descend, l’ascenseur ne s’arrête jamais, comme les idées, qui assaillent, torturent. Je ne sortirai pas. Je ne veux plus jamais sortir. Nulle part. Je reste ici, je dors. Qu’on me laisse&nbsp;!</p>
<p class="texte-ordinaire">Esther dort beaucoup. Tard, le matin. On n’ose pas la réveiller. L’appartement est dans un désordre désolant, propre, mais chaotique. Les chiffons, partout, personne ne sait pourquoi, des pommes de terre sous le lit, elle les cache, raconte-t-on, parce qu’elle pense qu’on les lui vole. Phobie du vol et des voleurs. Elle occupe la salle de bain des heures. Des heures. Elle énerve les actifs. Tout le monde s’énerve, dans la maison. Esther est d’une propreté parfaite. Et d’une indécence qu’elle ne soupçonne pas, ne s’en soucie pas le moins du monde. Elle aime les bains très chauds. La buée suinte dans la salle de bain, quand elle en sort, d’un petit pas triomphant. Et le rite du séchage des chiffons commence. Elle en pose partout, bien tendus sur les chaises, sur les tabourets, des chiffons tout propres comme sa tête. On s’exaspère de son temps à elle, de sa manière de se répandre dans la maison, d’être à contre-temps, toujours, lente, très lente et très brouillonne.</p>
<p class="texte-ordinaire">Elle aime cuisiner. Que fait-elle d’autre, d’ailleurs&nbsp;? Elle mange beaucoup, très gras. Le matin, elle se prépare, pour elle seule, de la crème de lait qu’elle mélange à de la confiture. Un peu de beurre n’est pas de trop. Elle règne sur sa cuisine, magistralement. Elle sait y faire, avec goût, finesse, invention, muette, déterminée, lente, si lente. Ses préparations peuvent prendre une journée entière. Les jours de cuisine, tôt levée, elle se fait plaisir. Elle fait plaisir. Tous ses plaisirs sont de bouche. Elle en crève. Son obésité finit par effrayer. Mais chacun reconnaît la subtilité de ses mezzés, la merveille de ses pâtisseries, la délicatesse et l’équilibre des plats orientaux qu’elle réinvente.</p>
<p class="texte-ordinaire">J’aimerais raconter son histoire, celle d’avant la catastrophe de l’incendie, la mort, quelques jours après, de son mari, j’aimerais l’imaginer séductrice, maquillée, enjouée, rieuse, que sa folie ne brouille pas la perception qu’on a d’elle. Il fut un temps où elle sut être belle, gracieuse, où elle aimait danser. Ai-je jamais pu penser cela, enfant&nbsp;? L’ai-je jamais imaginée, elle, enfant, jeune fille&nbsp;? Comme j’aimerais ne plus pouvoir l’imaginer autrement qu’embellie par ton regard&nbsp;!</p>
<p class="texte-ordinaire" style="padding-left: 210px;">Gilbert Cabasso, <a href="https://youtu.be/6xkLYQwza6I" target="_blank">pour Henri, avec lui</a>.</p>
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<p class="texte-ordinaire texte-ordinaire-fable" align="JUSTIFY">&nbsp;</p></div></div></div>]]></description>
			<author>moulinesarah@gmail.com (G. Cabasso)</author>
			<category>Juste un texte</category>
			<pubDate>Sat, 17 Mar 2018 14:15:00 +0000</pubDate>
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