Exergue n° 91

 

« Ce qui manque aux paysages américains, ce n’est pas tant, comme le voudrait une illusion romantique, qu’on n’y retrouve point de réminiscences historiques, mais plutôt le fait que sur eux la main de l’homme n’a pas laissé de traces. Ce n’est pas seulement qu’il n’y a guère de champs labourés et que les bois n’y sont souvent que des taillis non défrichés ; ce sont surtout les routes qui donnent cette impression. Elles coupent le paysage sans jamais aucune transition. […] Ces routes n’ont pas d’expression. On n’y voit nulle trace de pas ni de roues, entre elles et la végétation il manque la transition d’un chemin de terre meuble qui les longe et il n’y a pas non plus de sentiers partant latéralement vers le fond de la vallée : il leur manque ainsi cette douceur apaisante et ce poli qu’ont les choses où la main et les outils qui la prolongent indirectement ont fait leur œuvre. Dans ces paysages, on serait tenté de dire que personne ne leur a passé la main dans les cheveux. »

T. W. Adorno, « Paysage », dans Minima Moralia. Réflexions sur la vie mutilée,
(trad. E. Kaufholz et J.-R. Ladmiral), Paris Payot, 1980, pp. 61-62.

 
 


Natacha Israël

12/10/2013

Une métaphore de la transition : passer la main dans les cheveux. Une métaphore de la métaphore : consoler, mais pas seulement ; toucher, bien sûr ; caresser affectueusement, sans négligence et, parfois, sans négliger la pression un peu amoureuse, qui éveillera le désir. Or en Amérique, il n’y a pas l’Europe ; pas de forêt ancestralement parcourue et soignée par la main de l’homme ; aucun de ces chemins qui ne mènent nulle part ; les arbres n’évoquent pas une armée disciplinée et la clairière ne figure pas une Eglise. De tout cela, Adorno s’est sûrement réjoui, même si un peu de civilisation et de politesse lui ont manqué dans ce paysage. Mais pourquoi se hâter de traverser l’étendue sauvage ? Le cow-boy dont les hanches balancent, là-bas, sans même un troupeau devant lui ni l’alibi d’un soleil couchant, elle l’observe depuis le matin. Quand, à la nuit tombante, il prendra la route du canyon, elle se couchera sur le dos pour compter les étoiles. Malgré la proximité de quelques crotales et l’absence de douceur de son fusil, elle se sentira très vivante et, encore une fois, prête à ajourner le duel.

  

   

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