Séminaire

Séance du 10 octobre 2012 

 

 Préambule

Sébastien Balibar est un spécialiste des transitions en physique, c’est-à-dire des changements d’état de la matière : eau qui gèle, fer qui se désaimante. Mais le mot ne fait pas tout : chez les physiciens comme chez les littéraires, l'usage des mots peut être métaphorique. Nous ne parlons donc peut-être pas de la même chose. Et même, nous ne faisons peut-être pas la même chose en utilisant cette métaphore. Voyons plutôt : le physicien, pour décrire les phénomènes, importe souvent un mot depuis le langage ordinaire. Pour lui, parfois, les métaphores ont un rôle « opérationnel »,  elles « aident à construire une intuition » (P. Tabeling), elles doivent aider à illustrer donc  à comprendre. Le littéraire, quant à lui, semble avec elles chercher l’opacité, la « complexification » (S. Burette) – si bien qu’on pourrait inverser, pour le littéraire, la formule du physicien Jean Perrin : les métaphores lui permettraient d’« expliquer du visible simple par de l’invisible compliqué » (A. Régent-Susini).

S. Balibar dit son intérêt pour l'usage apparemment contraire de la métaphore par les uns et par les autres, et la discussion avec lui aide à reconnaître d’autres différences : du côté de la physique, les métaphores dans leur pouvoir de fixer ; du côté de la littérature, leur circulation avec, en mémoire, des partages – entre science et magie, par exemple (H. Merlin-Kajman). Mais pas d’échange possible. Admettre qu’en sciences il y aurait plusieurs sens possibles serait « renoncer à l’idée de progrès » (S. Balibar). Or la science avance. Et la littérature ? Et bien comme Transitions le dit dans son manifeste, elle peut aider à « projeter » l’avenir.

S. Balibar avait averti, dans son article : « Il ne va pas de soi que les sciences exactes et les sciences humaines aient quelque chose à se dire ». Au moins, nous le voyons, elles peuvent se dire qu’elles ne parlent pas de la même manière, et à partir de là, repenser leur direction. Nous, émerveillés qui venons de découvrir qu’il faut « tirer fort pour faire un trou dans de l’eau pure », nous pouvons autrement réfléchir à l’impact de la littérature..

S. N.

Sébastien Balibar est directeur de Recherches CNRS au Laboratoire de Physique Statistique de l'ENS et membre de l'Académie des Sciences. Il a publié notamment La Pomme et l'Atome, Douze histoires de physique contemporaine (Odile Jacob, 2005) et Je casse de l'eau, et autres rêveries scientifiques (Éditions Le Pommier, 2008).

 

 

 

 

 

Rencontre avec Sébastien Balibar

De l'usage des métaphores en sciences dures et en sciences humaines

 

 

 
 

16/11/2013

 

 

Présents : Benoît Autiquet, Stéphanie Burette, Mathias Ecoeur, Mathilde Faugère, Natacha Israël, Elisabeth Jacquet, Michel Kajman, David Kajman, Hélène Merlin-Kajman, Sarah Nancy, Tiphaine Pocquet, Anne Régent-Susini, Brice Tabeling, Patrick Tabeling, Manon Worms.

Plan de la séance :

Introduction par Hélène Merlin-Kajman

01 : 13 : 11 Exposé de Sébastien Balibar

01 : 02 : 30 Question d’Hélène Merlin-Kajman : Quand tu dis que les termes de « transition » et de « bifurcation » sont des métaphores en physique, cela signifie-t-il qu’il y a des noms exacts pour ces phénomènes et que les scientifiques font le choix de les nommer d’une autre façon ? ou bien n’y a-t-il pas de nom exact ? Et dans ce cas, il ne s’agirait plus de métaphore mais de catachrèse, c’est-à-dire d’une image qui, quoique inexacte, est la seule à être disponible (comme les « bras » du fauteuil, par exemple).

01 : 13 : 32  Question de Patrick Tabeling : Quand on fait une expérience et quand on la décrit, on n’a pas besoin des métaphores. Pourrait-on dire que, pour le physicien, leur rôle est opérationnel, qu’elles aident à construire une intuition ?

01 : 22 : 14 Question dElisabeth Jacquet : Tout mot emprunté à la langue naturelle peut-il être considéré comme une métaphore ? « Transition », par exemple, fait pour moi moins image que « bifurcation ». Et comment situer le choix de la métaphore par rapport à celui du néologisme ?

01 : 21 : 35 Question de Sarah Nancy : Comment expliquer le fait que je n’entends pas l’emploi de ces termes en physique comme des métaphores ? Je les suppose adossées à une justification étymologique, je les entends comme neutres – elles ne me semblent pas symétriques en tout cas à l’emploi qu’en fait André Breton quand il nomme son livre Les Champs magnétiques.

01 : 28 : 53 Question de Florence Magnot-Ogilvy : Pour expliquer la préférence donnée aux « champs magnétiques » sur les « précipités » par Breton et Soupault, ne doit-on pas se limiter à des explications très simples : les connotations de « magnétique », le jeu de mots sur « champs »…

01 : 32 : 09 Question de Stéphanie Burette : Pourrait-on dire que les scientifiques utilisent les métaphores pour rendre les choses plus simples, alors que les littéraires les utilisent pour rendre les choses plus complexes ?

01 : 34 : 41 Question de Sarah Nancy : Mais ne peut-on pas supposer que cet usage par les scientifiques des métaphores, même s’il va en effet vers un éclaircissement, est lui-même tributaire d’un imaginaire ? Je pense au recours à l’image de la pieuvre pour penser les champs dont nous parlait P. F. Berger.

01 : 32 : 28 Question d’Anne Régent-Susini : La dynamique des littéraires n’est-elle pas inverse à celle des scientifiques ? Pour reprendre la formule de Jean Perrin, il s’agirait en quelque sorte « d’expliquer du visible simple par de l’invisible compliqué ».

01 : 38 : 04  Question d’Hélène Merlin-Kajman : Peut-on vraiment dire que nous, littéraires, voyons toujours d’abord ce qui est compliqué ? Pour nous, l’eau est simple ; c’est l’explication physique qui nous la fait apparaître comme « compliquée ». N’est-ce pas aussi que l’usage des métaphores par les littéraires conserve la mémoire de partages historiques, entre science et charlatanisme, par exemple ?

01 : 58 : 00 Question d’Adrien Chassain : Nous venons d’opposer deux usages de la métaphore, mais sur deux plans très différents : pour le littéraire, la métaphore est un objet d’étude, non un outil. Mais dans son discours, il n’y a pas vraiment droit. En ce sens, ce n’est pas si différent de l’usage qu’en font les scientifiques. 

02 : 01 : 47 Question de Patrick Tabeling : Il serait intéressant de se demander pourquoi en physique, on est allé vers des formules qui ont une charge poétique : on parle du « charme des particules élémentaires », par exemple.


Auteurs et œuvres cités dans la discussion :

Sébastien Balibar , La Pomme et l'Atome, Douze histoires de physique contemporaine, Odile Jacob, 2005.

Sébastien Balibar, Je casse de l'eau, et autres rêveries scientifiques, Éditions Le Pommier, 2008.

Sébastien Balibar et Edouard Brézin, Demain, la physique, Odile Jacob, 2009.

Marie Curie

Alan Sokal et Jean Bricmont, Impostures intellectuelles, éditions Odile Jacob, 1997

Jacques Treiner

Paul Ehrenfest

Lev Landau

Bruno Latour

Karl Popper

Victor Hugo, Shakespeare.

Léonhard Euler

André Breton et Philippe Soupault, Les Champs magnétiques

Jean Perrin (« Expliquer du visible compliqué par de l’invisible simple »)

Serge Haroche


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