Saynète n° 104.3.

 


On ne parlait pas de politique. On parlait de la littérature. Ramon Fernandez parlait de Balzac. On l'aurait écouté jusqu'à la fin des nuits. Il parlait avec un savoir presque tout à fait oublié dont il devait ne rester que presque rien de tout à fait vérifiable. Il donnait peu d'informations, plutôt des avis. Il parlait de Balzac comme il l'eût fait de lui-même, comme s'il eût essayé une fois d'être lui aussi cela, Balzac. Ramon Fernandez avait une civilité sublime jusque dans le savoir, une façon à la fois essentielle et transparente de se servir de la connaissance sans jamais en faire ressentir l'obligation, le poids. C'était quelqu'un de sincère. C'était toujours une fête de le rencontrer dans la rue, au café, il était heureux de vous voir et c'était vrai, il vous saluait dans le plaisir. Bonjour vous allez bien ? Cela, à l'anglaise, sans virgule, dans un rire et durant le temps de ce rire la plaisanterie devenait la guerre elle-même ainsi que toute souffrance obligée qui découlait d'elle, la Résistance comme la Collaboration, la faim comme le froid, le martyr comme l'infamie.

Duras, L'Amant, Paris, Minuit, 1984, p. 84-85

 
 

Michèle Rosellini

04/01/2020

La scène se découpe d’elle-même dans la narration à la temporalité éclatée qui compose L’Amant. Une scène de salon, dont la singularité conversationnelle repose sur la restriction initiale qui tient lieu de seuil : « on ne parlait pas politique ». Cette notation fait discrètement signe vers un contexte qui la rend paradoxale : l’hiver 1942 dans Paris occupé. La « littérature » qui fournit à la conversation son sujet exclusif assume alors une fonction ambiguë : l’évitement de l’Histoire qu’implique la neutralité politique sous le gouvernement de Vichy est la condition du partage culturel. Celui-ci toutefois n’est pas un vague consensus sur des valeurs communes : il est animé (ou réanimé) par une parole vive sur un objet singulier : « Ramon Fernandez parlait de Balzac. » La teneur du discours est tue au profit des impressions produites sur l’auditoire, dont la narratrice porte témoignage par petites touches convergeant vers le mystère irradiant de la personnalité du locuteur – mystère signalé par la répétition incantatoire du nom propre, selon un procédé éminemment durassien. Ramon Fernandez pratique la critique littéraire comme un prestidigitateur l’art de l’escamotage : le temps historique se dilue dans l’infini de la fascination (« on l’aurait écouté jusqu’à la fin des nuits ») ; le savoir du commentateur et son travail d’analyse sont effacés par l’aisance d’un discours magistral dépouillé des critères mesurables de la maîtrise. Aussi vise-t-il à orienter les esprits par des « avis » plutôt qu’à leur transmettre des connaissances – celles-ci étant ravalées par le discours d’admiration au rang anecdotique d’« informations ». Le secret de cette manière fascinante de « parler de la littérature » est l’identification : Ramon Fernandez parle de Balzac comme s’il s’agissait de lui-même, son désir mimétique d’incarner la littérature ayant aboli toute distance critique à son objet. Si la narratrice durassienne donne son entière approbation à cette démarche, c’est sur la base d’une aversion implicite à l’égard de ce qu’elle refoule : un discours critique assumant les connaissances qu’il mobilise, visant à les partager plutôt qu’à « s’en servir » au profit d’une esthétique du moi, bref tel qu’il peut avoir cours dans des espaces sociaux réfractaires à la connivence de l’entre-soi.

La littérature comme discipline universitaire ne serait-elle pas le fantôme qui hante la scène, ou le repoussoir qui lui confère par contraste tout son éclat ? De fait la « civilité sublime » dont relève cet exercice brillant et léger de la critique littéraire confirme son statut de disposition mondaine. La scène de conversation s’évade alors du salon confiné pour se déplacer dans d’autres espaces sociaux, ouverts et anonymes : la rue, le café, occasions de rencontres inopinées. Mais la conversation se heurte là à un écueil : le vide des échanges conventionnels, des formules de politesse désincarnées. Il s’agit donc pour la narratrice de renforcer la densité éthique du locuteur en la lestant de valeurs positives : la sincérité, le plaisir de la rencontre, la jubilation non feinte et authentifiée par le rire, qui sauve de l’exténuation les gestes de la civilité ordinaire et jusqu’aux formules toutes faites débitées d’une traite.

Ce rire pourrait clore la scène, la réduisant aux dimensions d’une vignette sans conséquences. Mais il s’ouvre au commentaire, et celui-ci rappelle, dans une bifurcation inattendue de la phrase énumérative (« et durant le temps de ce rire »), le contexte conflictuel des scènes emblématiques de la connivence : « la plaisanterie devenait la guerre elle-même ainsi que toute souffrance obligée qui découlait d’elle, la Résistance comme la Collaboration, la faim comme le froid, le martyre comme l’infamie ». Une telle formule toutefois plonge la lectrice que je suis dans la perplexité, voire le malaise. Si le terme de « plaisanterie » requalifie le rire partagé dans l’euphorie de la rencontre, faut-il comprendre qu’il ne s’agissait plus dès lors de rire avec Ramon Fernandez dans le Paris occupé de 1942, et donc malgré cette situation dramatique, mais de rire de cette situation même, en réduisant à l’équivalence les souffrances qu’elle entraînait et les choix politiques qu’elle suscitait : en ce cas, l’apolitisme délibéré de l’entretien littéraire aurait profondément contaminé les consciences des admirateurs du critique de salon jusqu’à se répercuter dans le discours de la narratrice. Mais Marguerite Duras aurait-elle pu assumer, fût-ce au nom du sublime, un tel confusionnisme ?

Aussi me paraît-il préférable d’entendre dans cette phrase complexe le choc à portée critique de deux voix séparées par la distance temporelle : la voix passée de la narratrice, témoignant de sa coïncidence avec les valeurs du petit cercle impliqué dans la scène, sa voix actuelle décelant « l’infamie » d’une collaboration avec l’occupant nazi sublimée par l’admiration littéraire. Ainsi prolongée, la saynète déjouerait l’illusion du salut spirituel – et idéologique – par la littérature. Une illusion que déconstruit la récente biographie de son père par Dominique Fernandez, tourmenté par l’alliance improbable dans la personnalité de « Ramon » du goût éclairé pour l’œuvre de Balzac et de l’admiration aveugle pour Hitler.

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