Adage n°3.1.

 

 
Loin des yeux, loin du coeur.
 
 


Michèle Rosellini

04/01/2020

La frappe symétrique de la formule produit un effet d’évidence. Plus qu’une assertion, elle porte une quasi-injonction. Nous ne pouvons qu’y consentir, ayant en mémoire mainte expérience qui nous invite à partager l’évidence.

Et pourtant… D’autres expériences et une abondante littérature enseignent l’inverse. À l’origine même de la poésie amoureuse occidentale, la fin amor ne célèbre-t-elle pas l’amour de loin (amor de lonh) ? La passion intensifiée par l’éloignement, l’attachement pérennisé par l’inaccessibilité du corps de l’aimé(e) : ces propositions paradoxales ont le même statut d’évidence, dans la culture et dans le vécu. D’ailleurs une variante de l’adage en renverse le sens en lui conservant sa forme d’assertion sans réplique : Loin des yeux, près du cœur

Les deux formules s’équivalent par l’escamotage de l’objet. La mention du cœur laisse supposer qu’il s’agit de l’être aimé, mais sa présence allusive le vide de toute substance. Certes, c’est le propre des formules proverbiales de généraliser l’expérience humaine pour n’en conserver qu’une épure vouée à l’assentiment collectif. Mais ici l’abstraction affecte tout particulièrement la possibilité du partage. Car comment ressentir – ou même évoquer par la mémoire – la violence de l’attachement, la valeur du lien, sinon en le rapportant à un être unique, dont la singularité, condensée dans un corps, un visage, une voix, une gestuelle, a heureusement rencontré, voire façonné les dispositions du « cœur » de l’amant(e). Aussi l’adage se prête-t-il mieux au conseil d’ami qu’à l’autoconsolation. On l’offre volontiers à autrui comme un remède commode à la douleur de la séparation. Commode, car applicable à toutes les situations – de la rupture définitive à l’éloignement temporaire – et propre à les banaliser de par sa simplicité syntaxique même.

Un soupçon s’insinue alors : et si cette opération de banalisation recouvrait un déni ? La séparation n’est pas une expérience banale dès lors qu’elle ravive l’angoisse d’abandon qui marque l’entrée dans l’existence de tout humain. La voix maternelle, le bercement, les comptines, le va-et-vient répétitif des gestes, des mélodies, des mots rassurent le petit être « tiré tout sanglant de son premier séjour » – selon les mots, cruels et compatissants, du poète – et recouvrent par l’assurance du lien les traces du trauma primitif. Il s’agira ensuite pour chacun et chacune de poursuivre seul.e la tâche interminable de se construire en lien et séparé. Le langage y pourvoit, quand on parvient à y fonder sa singularité, par la poésie, ou les histoires d’amour. Mais, par l’usage figé qu’il en fait, l’adage « loin des yeux, loin du cœur » se révèle fétiche ou potion magique, destinés à apaiser l’angoisse de vivre comme sujet séparé en occultant son origine archaïque et intime.

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