Exergue n° 96

 

 

« Ce fut une après-midi de merveilleuse exaltation. Törless sortit de son casier tous les essais poétiques qu’il avait rangés. Il s’assit près du poêle où il demeura tout à fait seul, inaperçu derrière le haut écran de fer. Il feuilleta les cahiers l’un après l’autre, puis les déchira en petits morceaux très lentement et jeta ceux-ci un à un dans le feu, savourant chaque fois l’émotion délicate des séparations. Il voulait se débarrasser ainsi de son ancien bagage, comme s’il s’agissait maintenant de porter son attention, libre de toute gêne, sur les pas qui lui permettraient de progresser. »

Robert Musil, Les Désarrois de l’élève Törless,
Paris, Editions Points, trad. Ph. Jaccottet, p. 131. 

   

Gilbert Cabasso

16/11/2013

 

Quelques lignes d’un roman de formation ? Le personnage vit dans l’euphorie l’expérience du renversement d’anciens obstacles entravant sa propre marche en avant. Une libération ? Une véritable délivrance, de quelque manière qu’on l’entende. La marche nommée, le processus d’une avancée, les progrès qui se dessinent résultent d’une double destruction : déchirer et brûler. Voilà comment lui vient « l’émotion délicate des séparations ». Image d’une naissance : « Törless était aussi ému qu’une mère qui devine pour la première fois les tyranniques mouvements de l’enfant dans ses entrailles ». Telle serait la force des véritables affirmations, la forme, non d’un avènement à soi, mais bien plutôt des intimes remuements, des heurts à peine perceptibles d’où pourrait naître quelque chose de neuf.

   

   

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